12.01.2009
R. BOHRINGER Le bord intime des rivières

Quelques années après " C'est beau une ville la nuit ", Borhinger nous offre le prolongement, entre poésie et autobiographie.
Comme il l'écrit, il n'est pas un "gars de la syntaxe", il est " de la syncope, du bouleversement intime ". Et son phrasé est unique : phrases sans verbe ou pas terminées, au lecteur de combler les vides. Les silences éclaboussent et créent des pauses dans le torrent des mots. Il écrit comme il parle, il parle comme il ressent, il ressent comme il vibre ou souffre.
Une souffrance aussi criante que son amour pour la vie. Et la quête du bonheur, déconcertant, abrupte, parfois proche du précipice. Avec l'âge, le bonhomme s'est assagi, et nous invite au calme apparent du bord intime d'une rivière. Son écriture est plus maitrisée, plus ordonnée, la beauté et la violence des images toujours aussi prenantes.
Plus que jamais, il y a les Paulo. Le Paulo d'en haut, parti trop tôt, et auquel il s'adresse sans cesse, et les Paulo d'en bas, qui traversent son existence, pour un temps ou pour toujours. Il évoque son amour des femmes - qu'il respecte tant -, le calvaire de la drogue, son amour pour le blues, qui lui colle comme une seconde peau, son admiration pour les boxeurs (pas la boxe), et sa découverte de l'Afrique et du désert. Une Afrique qui, on le sait, ne le quittera plus puisqu'il a obtenu la nationnalité sénégalaise, et tourne avec son groupe de musiciens africains. Le griot blanc, c'est son surnom là bas, dans l'émouvante et cruelle Afrique...
Extraits :
- " Paulo, c'est Paulo. Celui qui est parti trop vite. Trop haut. Celui qui manquera toujours. Et puis il y a le Paulo qui vit. Le Paulo d'en bas. Celui qui frétille comme un gardon. Paulo d'en haut, y'a des fois où je te vois dans le noir, dans les torrents, dans la lumière. Y'a des bouts de toi. Le Paulo d'en bas il aime la vie. C'est la vie qui se fout de lui. L'amour y'a des fois. Y'a des fois pas.
Je te jure Paulo, si tu revenais, je te referais plus le coup du saxo qui a du chagrin. A moins que ça te fasse encore marrer. C'est peut-être pour ça qu'on s'est tant aimés. Tous les coups on se les refaisait sans cesse. Un truc d'Indien. Jamais mort Paulo. Jamais définitivement disparu. "
- " Il neige sur Turin. Les putes partent au boulot. On se regarde dans le fond des yeux. Chacun va faire son show.
Si Mamie me voyait. Elle comprendrait pas. Ma Mamie. Elle comprendrait pas que j'aime ces gens-là. Que j'ai besoin de vivre dans des couloirs mal éclairés avec le son d'un sax qui viendrait de la pièce du bout. Que j'ai besoin de pousser la porte. De m'asseoir sur le lit pourri. Que j'ai besoin de la voix de la petite pute qui dit : A tout à l'heure, faites pas les cons ! Comme dans une vraie maison. Que j'ai besoin d'être cassé de fatigue dans une caisse comme si j'étais chanteur de blues. Comme si j'étais le meilleur. Celui qui a le plus souffert. Celui qu'une fille splendide attend quelque part. Le jour où il saura chanter le blues. "
- " Agadès qui s'endort. Agadès qui se réveille. Petit jour africain. Les poules picorent sans bande-son. Y'a des Noirs en uniforme. Agadès perdue au milieu des sables. Agadès la bleue.
A cinq heures à la porte d'Agadès. A la porte du désert qui balaie la piste. Entouré de gamins qui tendent la main. Des petits malins comme les tiens. La misère qui grouille. C'est gai. Clic-clac fait le photographe pas japonais. Dans le genre : Allez loin. Prenez la température des alizés. Parfum. Revenez sidérés.
Le gros camion-citerne. Les gros zincs des rupins saoudiens.
Dès que tu sors du hangard, t'as déjà du sable dans le passeport. Tu voudrais que tous tes Paulo vivent ce moment-là. "
- " Je vous regardais de loin. Les flammes du feu vous rapprochaient. Le nid en plein désert. Romantique Papytoufou. Emerveillé de ce voyage inespéré au milieu d'une vie de labeur. Il est devenu l'ami de la tribu. L'homme qu'on respecte. Les Touaregs prenaient soin de lui. L'air de rien. Que personne ne vienne troubler le rêve étoilé de l'homme au cheveux blanc.
Ils s'amusaient avec douceur de ce rêve dont ils étaient les maîtres. Papy Georges s'endormait. C'était tout bleu.
Alors je faisais le clown. J'imitais les animaux au milieu des étoiles. On riait. "
- " Les mots, arriver à les foutre sur papier. Y'a des fois en pleine trajectoire, à fond la caisse dans la phrase, t'éclates, tu déjantes, et cette foutue phrase cahote dans l'herbage pour finir comme une conne loin du rivage.
Je pars en voyage. Devant mon clavier. Mon bel ordinateur de mémoire. Ma boîte à songes. Ma belle gonzesse obsédante. J'irai au hasard de l'animateur. L'organisateur sans visage.
Je suis pas un gars de la syntaxe. Je suis de la syncope. Du bouleversement intime. Je me fous du verbe et de son complément. Faut pas faire le malin avec les mots. Faut les aimer. Ca file du bonheur, les mots.
Je veux écrire pour être avec les autres. Ceux que j'ai connus. Ceux que je veux connaitre. Ceux que je ne connaîtrai jamais. Je veux écrire pour être meilleur humain. Pour éviter la disgrâce. "
02:16 Publié dans autobiographie et récits apparentés | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note




Commentaires
Merci pour ces extraits ! Je n'ai pas lu ce livre, tu me donnes envie de le découvrir. J'aime bien Bohringer, il me touche beaucoup.
Ecrit par : Katell | 17.01.2009
Répondre à ce commentaireOui, il est effectivement très touchant.
Entre " C'est beau une ville la nuit " et " Le bord intimes des rivières ", je ne sais trop lequel je préfère, lequel te conseiller. Le premier est bien plus émouvant mais plus bordélique, le second bien rangé mais du coup j'ai l'impression d'y trouver moins de spontanéité que dans le premier...
Voilà, on est bien avancé !!! En tout cas, ces deux lectures sont "reposantes" car on se laisse bercer par les voyages et les émotions, sans prise de tête littéraire, et ça fait du bien d'arrêter de se la jouer ;-)
Ecrit par : Tommie | 17.01.2009
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