27.09.2007

R. BOHRINGER C'est beau une ville la nuit

56e43d5b59c7b4396cb131149281fdcb.jpgPas vraiment une autobiographie ce livre. Je dirais plutôt des tranches de vie, racontées ça et là, au gré des souvenirs et des humeurs. Mais racontées sans l'être vraiment non plus. Des petits bouts d'histoires, des petits bouts de parcours, des gros bouts d'émotions surtout. Avec en toile de fond la souffrance, l'errance, l'alcool, la drogue, les femmes, la grand-mère, Romane. Et l'écriture, le besoin et le bonheur de jouer avec le verbe.

Une capacité à aller de souffrances en souffrances, et à, malgré tout, continuer à voir la beauté là où elle se trouve, dans ses formes les plus simples. La capacité à voir, à ressentir, ce que les autres vont jusqu'à ignorer même lorsqu'ils passent à côté. Une capacité à voir la vie telle qu'elle est, dans sa laideur la plus crue parfois, dans sa beauté la plus éblouissante d'autres fois, mais surtout le désir effréné de vivre en fin de compte. Bohringer écrit là un récit impossible à résumé. Une histoire à tiroirs multiples, des bouts mis bout à bout, sans souci réel de chronologie ni de précision...

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 Bohringer écrit comme il parle. Une prose toute en spontanéité, toute en vérité. Il utilise ses propres rêgles de narration et de ponctuation, pour mieux marquer son rythme et sa pensée. Son langage est parfois cru, jamais vulgaire ni choquant. Même lorsqu'il parle de sa bite ou des femmes, je n'y vois aucun manque de respect, aucune "machismomisogynie". C'est toujours avant tout son coeur, celui qui vibre ou s'éteint, qui parle. Qui parle ou qui chante. Quelques chansons bien trouvées...

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En fait, ce livre , je ne l'ai pas lu. Je l'ai écouté, parfois chanté. C'est la voix de Bohringer qui résonnait. Sa voix profonde et éclatante, qui interpelle. Du fond de la nuit, du fond de l'abîme...

Hey ! Paulo ! Oui, c'est à toi que je parle. Ecoute mon poème bordel. C'est ma vie, la tienne peut-être aussi. Viens, j'te paie un coup, moi j'boirai de l'eau. On parlera des femmes et des Indiens, et de New-York, et de jazz aussi. Aller mon Paulo, on va l'aimer cette vie à la gueule de chien...

Je conclurai par une seule phrase : lisez ce bouquin !!! (moi je lirai le suivant, pour sûr).

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Extraits :

- " Mais déjà, comme en été, un nuage noir faisait frissonner les pans éclatant des champs.

    C'est comme cela que les poètes découvrent les traces de leur destin.

    C'est dans ces traces qu'ils trouvent les signes de leurs défaites humaines.

    Alors ils courent volontairement à leur perte, pour accélérer le mouvement afin de vivre plus vite leurs chagrins. "

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- " [...]

     Dans le fond des bars /

     Quand je buvais /

     Il y avait son souvenir qui me frôlait /

     Ou qui me frappait comme un poignard /

     Sorti du noir /

     Il y avait mon ventre déchiré / sans espoir /

    Qui s'accrochait au bar /

    Il y avait mes paulos / mes frères rêveurs / mes fêlures /

    Il y avait leurs rires / leur douceur /

    Comme des fleurs /

    [...]"

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- " Elle est la vie. Ils m'abandonnent. Et moi petit à petit je me recroqueville dans ma plaie. Dans ma maladie. J'ai pissé dans mon froc en plein embouteillage l'autre jour. Je me suis pas retenu. Comme ça. J'ai même pas pleuré. J'avais rejoint mon état naturel. Animal sale.

    Mon corps est suspendu comme l'esprit. Toujours plus haut. Avec des visages, tous les visages que je rencontrais, sans voix. Comme si une paroi de verre me séparait d'eux. Je ne communique plus. La liaison est rompue. Plus envie. Pendant un moment j'ai beaucoup marmonné. Sans arrêt. N'importe où. J'ai disparu au fond de l'horizon. [...] "

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- " "Ta fille depuis ce matin à quatre pattes va chercher tous ses jouets dans le salon pour les mettre devant ta porte."

      La môme regarde son tas et me balance un sourire d'Indien.

      Un sourire millénaire. Un sourire qui vient de si loin, qu'une seconde je décroche de la terre. Je quitte le sol.

      Avec les yeux qui font comme des myosotis brisés. Je rentre dans la prunelle et le paysage n'est qu'amour.      Comme une clarté soudaine. Comme sur les photos quand l'Indien te pardonne ta misère de pauvre Blanc. De pauvre Blanc qui ne sait rien. Qui ne sait rien du vent et de ses odeurs. Qui ne sait rien des chevaux fous et de leurs mystérieuses colères. Qui ne sait rien des femmes et de leurs silences.

     Je t'aime ma fille. Viens. Je vais t'emmener voir les primevères. Mamie fait une valise. Je téléphone à mon pote, un vieux pote bassiste. Il habite à la campagne. Il vient me chercher. "

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- " J'ai commencé à écrire à New York. Une pièce de théatre où il était question de pureté. Plus les jours passaient. Plus j'aimais cette ville. [...] Je vivais mille vies. Mille vies plus belles, mille vies plus sourdes. Comme si j'avais une nichée de moineaux au creux de la poitrine. Je palpitais à l'infini. J'ai écrit chaque jour. Chaque nuit. Avec acharnement. Avec trois ou quatre c au mot locomotives comme si j'avais voulu dans le même mot rajouter les wagons. [...] Et le clavier ronronnait. D'un doigt je traçais ma quête, ne revenant jamais sur un mot. "

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- " Toujours vivre dans une cale au milieu d'un trésor inventé. De l'Inde du Sud au Grand Nord emmitouflé. Des tavernes exaltantes de destins brisés, de petit matin immortel où l'éthylisme rend prince indompté. Tout n'est qu'invention. Oui je crois en moi. A de rares instants je pense même qu'il est bien temps que j'existe. Et puis parfois je trouve cela d'une banalité effrayante. En fait, aucune importance. Vite respirer. Encore et encore. Me broyer les poumons de l'oxyde de vie. Me vautrer des deux côtés, me ritueler d'huile odorante, me refaire la peau à coup de nouvelle vie. Ne rien savoir et tout humer. Je n'ai d'envie que d'entendre mon coeur battre. "