22.07.2008

Poèmes de la nuit

    

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 Pedro Meca raconte l'histoire de La Moquette, ses objectifs, la désocialisation et la stigmatisation. Et surtout l'intérêt de l'atelier d'écriture.      L'importance des mots, parfois très enfouis, la créativité, l'ouverture. Comme un voyage à l'intérieur de soi. Ce qui permet l'acte d'écrire, comme réunir les morceaux éparpillés de l'homme en souffrance. Nommer les choses, se décharger du poids de l'existence, témoigner, être vu et entendu, donner... L'écriture comme "mise au monde".
La deuxième partie est constituée de poèmes, écrits par les personnes accueillies à l'atelier. Certe, on n'entre pas ici dans un cercle rimbaldien (et c'est tant mieux !). Des poèmes sans prétention, où la simplicité et la sincérité ont plus de valeur que le talent reconnu de nos grands poètes.
On oublie vite de compter les pieds et de vérifier les rimes. On s'imprègne de ces rêveries, de cette tendresse, de cette solitude, de ces espoirs, de ces détresses, de ces lieux merveilleux dont on rêve.
Tout d'abord on est touché, aussi parcequ'on sait que ce sont des SDF qui ont écrits cela. Puis en relisant, au hasard des pages, on finit par trouver cela joli, un peu magique. On essaie presque de mettre un visage sur chaque auteur, on essaie de retenir les prénoms. Il y a les poèmes qu'on a aimés d'emblée, et puis les autres, qui, dès la deuxième lecture nous accrochent un peu plus. Et puis finalement on éprouve une grande tendresse pour tous...
La troisième partie est constituée de "pensées", des phrases entendues et notées à la volée. Des pensées presque philosophiques, souvent drôles.
" Chercher le sommeil ? A quoi bon le chercher si une fois trouvé on tombe dedans ! "
" Ca volait bas dans ma tête, normal ! L'estomac avait pris la place du cerveau."
" C'est avec l'âge que le temps perdu vous interpelle et que la nostalgie vous tire les larmes."
" Insomnie, je t'en prie, oublie-moi au moins un seul instant."
" Putain d'échelle, y'a toujours un barreau qui casse !."
 " Comme je n'ai pas demandé à venir patauger dans cette Histoire, si j'ai une tombe, qu'on grave dessus : "on ne m'y reprendra plus".
LE VAGABON
Il marche dans la ville,
il marche sur mon coeur,
ses pas sont invisibles,
ils ne vont pas chez moi.
Il parle dans la ville
à d'autres gens que moi,
ses mots sont inutiles,
je ne les entends pas.
Il passe par des portes
que je ne connais pas,
d'autres que moi l'invitent,
il n'entre pas chez moi.
Il dort dans d'autres lits
que je ne connais pas,
il rêve d'autres rêves
qui ne sont pas pour moi.
Anne
AUTRE MONDE
Dans un shaker chromé
j'ai mis quelques brins d'herbe,
deux, trois feuilles d'azalée
et un oeuf d'oiseau serbe.
J'ai un peu agité,
mis un rayon de lune,
quelques tours j'ai touillé,
mis un noyau de prune.
J'ai fait cuire à feu doux
avec une grande pincée de joie,
une noisette d'amour fou,
et du raisin d'Artois.
J'ai laissé refroidir
nappé d'un peu de patience,
enfin, pour le garnir,
quelques paillettes de chance.
C'est une recette à moi
pour un gâteau sympa,
pour un monde où la loi serait :
d'abord aime-toi.
Alain
TOI QUE J'AIME A JAMAIS
Quand je ne saurai plus
ni mon nom, ni mon âge,
quand je serai perdue
bien trop loin des rivages
où vole la pensée,
Toi, je ne t'oublierai pas.
Quand les sables mouvants
enfouiront ma mémoire,
quand ma chair et mon sang
refuseront de croire
à la vie qui s'en va,
Toi, je ne t'oublierai pas.
Quand je serai sans mots,
quand je serai sans voix,
quand je serai sanglots,
quand je serai sans moi
aux portes du néant,
Toi, je ne t'oublierai pas.
Quand je serai poussière
ou colombe ou renard,
quand je serai lumière,
quand je serai mémoire
et oubli à la fois,
Toi que j'aime à jamais
Toi, je ne t'oublierai pas. 
Martine

17.09.2007

J. PREVERT Presque

Un poème de Prévert que j'aime particulièrement :

 

              
               A Fontainebleau
          Devant l'hôtel de l'Aigle Noir
     Il y a un taureau scuplté par Rosa Bonheur
          Un peu plus loin tout autour
                  Il y a la forêt
          Et un peu plus loin encore
                  Joli corps
          Il y a encore la forêt
                Et le malheur
          Et tout à côté le bonheur
       Le bonheur avec les yeux cernés
 Le bonheur avec des aiguilles de pin dans le dos
       Le bonheur qui ne pense à rien
       Le bonheur comme le taureau
           Sculpté par Rosa bonheur
                 Et puis le malheur
    Le malheur avec une montre en or
             Avec un train à prendre
       Le malheur qui pense à tout...
                    A tout
          A tout... à tout... à tout...
                   Et à tout
   Et qui gagne " presque " à tous les coups
                   Presque. 

15.09.2007

L. CALAFERTE Rag-time, Londoniennes, Poèmes ébouillantés

Et bien le moins que je puisse dire, c'est que ce monsieur ne m'a pas du tout charmée !!! Les thèmes de ses poèmes : l'enfance, l'amour, Londres. Le style : un peu mou pour mon goût...

     Bref, je ne sais pas comment en parler tellement je suis peu emballée !!!
J'ai tout de même bien aimé 3 de ses poèmes, que je vous livre ici. Je les ai sans doute appréciés parcequ'ils
sont différents des autres !!!
     Si quelqu'un connait ses romans, qu'il me dise ce qu'il en pense...
______________________________
               Tes yeux ne sont pas ceux
               d'une sorcière experte
               mais c'est pourtant en eux
               que se tisse ma perte
     Que se tisse ma perte aux couleurs de tes yeux
     et je me perds cent fois sur leurs îles désertes
     le fil cent fois perdu qui tisse ce fiévreux
     des enchevêtrements de troubles découvertes
     sans que je sache enfin si je suis malheureux
     ou si je n'aide pas à y tisser ma perte
     repris pour me reperdre et nous y perdre à deux
               Tes yeux ne sont pas ceux
               d'une sorcière experte
               et c'est pourtant en eux
               que se tisse ma perte
     Cent fois enseveli dans leurs foulards soyeux
                             (in Londoniennes)
            ____________________________
     Tu ne sais pas ce que je sais
     tu n'as pas l'âge d'un passé
     et c'est moi qui suis l'insensé
     Le temps est un miroir glacé
     pour lentement nous détrousser
     à la fin de tout énoncé
     Tu ne sais pas ce que je sais
     tu n'as pas l'âge d'un passé
     et c'est moi qui suis l'insensé
     Dans l'enjeu d'un destin pressé
     qui voudrait se recommencer
     le faussaire est embarrassé
     Tu ne sais pas ce que je sais
     tu n'as pas l'âge d'un passé
     et c'est moi qui suis l'insensé
     Quel est ce chantage inversé
     et qui fait que te délaisser
     me laisserait le coeur percé
     Tu ne sais pas ce que je sais
     tu n'as pas l'âge d'un passé
     et c'est moi qui suis l'insensé
     De tes jardins jamais assez
     jusqu'au jour où même offensé
     j'en serais le démon chassé
     Tu ne sais pas ce que je sais
     tu n'as pas l'âge d'un passé
     et c'est moi qui suis l'insensé
     Nancy d'une étrange rencontre
               (in Londoniennes)
    _____________________________
     Sous les ponts a passé tant d'eau
     ils sont jeunes moi je suis vieux
     voici l'âge silencieux
     je sens l'automne dans mes os
     Rien désormais ne me ressemble
     soulé d'indolente tristesse
     je regarde mon temps qui cesse
     la mort et moi partons ensemble
   
     Ce que j'aimais ne m'aime plus
     les désirs perdent leur raison
     tout penche à la morte-saison
     et mes chemins sont parcourus
     Je sens l'automne dans mes os
             (in Poèmes ébouillantés)
   

13.09.2007

J. PREVERT Le désespoir est assis sur un banc

Il suffit parfois d'une photo pour se rappeler un poème...  (photo de Solidesir)  

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             Le désespoir est assis sur un banc

Dans un square sur un banc 

Il y a un homme qui vous appelle quand on passe

Il a des binocles un vieux costume gris

Il fume un petit ninas il est assis

Et il vous appelle quand on passe

Ou simplement il vous fait signe                         

Il ne faut pas le regarder

Il ne faut pas l'écouter

Il faut passer

Faire comme si on ne le voyait pas

Il faut passer presser le pas

Si vous le regardez

Si vous l'écoutez

Il vous fait signe et rien personne

Ne peut vous empêcher d'aller vous asseoir près de lui

Alors il vous regarde et sourit

Et vous souffrez atrocement

Et l'homme continue de sourire

Et vous souriez du même sourire

Exactement

Plus vous souriez plus vous souffrez

Atrocement

Plus vous souffrez plus vous souriez

Irrémédiablement

Et vous restez là

Assis figé                                                            

Souriant sur le banc

Des enfants jouent tout près de vous

Des passants passent

Tranquillement

Des oiseaux s'envolent

Quittant un arbre

Pour un autre

Et vous restez là

Sur le banc

Et vous savez vous savez

Que jamais plus vous ne jouerez

Comme ces enfants

Vous savez que jamais plus vous ne passerez

Tranquilement

Comme ces passants

Que jamais plus vous ne vous envolerez

Quittant un arbre pour un autre

Comme ces oiseaux.

                  Jacques Prévert (in Paroles)

09.09.2007

Léo FERRE La mauvaise graine

 La Mauvaise Graine : recueil de textes, poésies et chansons, écrits entre 1946

                                          et 1993.
     Difficile de choisir parmi toutes ces merveilles ! Selon quels critères ? Ceux qui
me touchent le plus ? Certe, mais il y en a tant...
               La tristesse
     La tristesse a jeté ses feux rue d'Amsterdam
     Dans les yeux d'une fille accrochée aux pavés
     Les gens qui s'en allaient dans ce Paris de flamme
     Ne la regardaient plus Elle s'était pavée
     La tristesse a changé d'hôtel et vit en face
     Et la rue renversée dans ses yeux du malheur
     Ne sait plus par quel bout se prendre et puis se casse
     Au bout du boulevard comme un delta majeur
     La tristesse...
     C'est un chat étendu comme un drap sur la route
     C'est ce vieux qui s'en va doucement se casser
     C'est la peur de t'entendre aux frontières du doute
     C'est la mélancolie qu'a pris quelques années
     C'est le chant du silence emprunté à l'automne
     C'est les feuilles chaussant leurs lunettes d'hiver
     C'est un chagrin passé qui prend le téléphone
     C'est une flaque d'eau qui se prend pour la mer
     La tristesse...
     La tristesse a passé la main et court encore
     On la voit quelquefois traîner dans le quartier
     Ou prendre ses quartiers de joie dans le drugstore
     Où meurent des idées découpées en quartiers
     La tristesse a planqué tes yeux dans les étoiles
     Et te mêle au silence étoilé des années
     Dont le regard lumière est voilé de ces voiles
     Dont tu t'en vas drapant ton destin constellé
     La tristesse...
     C'est cet enfant perdu au bout de mes caresses
     C'est le sang de la terre avortée cette nuit
     C'est le bruit de mes pas quand marche ta détresse
     Et c'est l'imaginaire au coin de la folie
     C'est ta gorge en allée de ce foulard de soie
     C'est un soleil bâtard bon pour les rayons "X"
     C'est la pension pour Un dans un caveau pour trois
     C'est un espoir perdu qui se cherche un préfixe
     Le désespoir...
                                        (1973-1978)
          ___________________
               Le style (extrait)
     [...]
        Les mains giflent, les mains caressent ; les mains tuent, les mains travaillent.
     La révolte est manuelle, hommes radio-téléguidés ! Elle est votre lot. Le jour où
     vous comprendrez l'importance de vos mains, ce jour-là vous serez riches et
     vous ne ferez plus la guerre en Australasie... Il y a toujours une Australasie qui
     vous empèche d'être heureux, hommes radio-téléguidés ! Il y a toujours une
     guerre quelque part, comme une esthétique de la politique. Sans la guerre, plus
     de sublime : il faudra alors s'en remettre à d'autres divertissements, à l'Art, par
     exemple.
        Notre langage à nous autres artistes est à la portée de toutes les oreilles, et de
     tous les yeux, parce qu'il est chant, lumière, galbe, sourire. C'est donc à nous de
     préparer votre révolte. Nous écrivons la psychologie de la révolte avec des
     techniques d'oiseaux. Nous marchons sur le ventre de tyrans avec des pattes
     d'oiseaux, nous donnons l'alarme avec des cris d'oiseaux. Malheur à ceux qui
     moquent l'Art, seul ferment devenu possible de vos résurrections. Je ne clamerais
     que pour un seul que cela vaudrait la peine d'être clamé. J'écris pour moi, s'il le
     faut, je me fais mon univers de révolté. Enfant déjà, dans mon lit, j'étais un
     meurtrier, les nerfs en bave à la bouche et je désirais la mort instantannée de
     mes tyrans d'alors. Depuis, je me suis écarté de la ligne commune et je marche
     en marge, et je médite dans une tour que je me suis payée avec mes paroles de
     révolte. J'ai toujours été seul. Aujourd'hui j'accepterai peut-être de me mêler
     à vous, si vous m'écoutez bien.
        [...]
                              Ce texte a été publié en 1962 dans le volume de Poètes
                              d'Aujourd'hui des éditions Seghers consacré à L. Ferré.
          ____________________
    
     Et je ne résiste pas au plaisir de vous faire découvrir ou revoir deux vidéos.
     La première, il s'agit de Zazie et Hubert-Félix Thiéfaine interprétant
consciencieusement "Avec le temps", dans l'émission Taratata en 2006 :
     Pour la deuxième, il s'agit de Noir Désir interprètant "Des armes", en concert.
Pour la petite histoire, ce texte n'a jamais été mis en musique ni édité du temps de
Léo. C'est Bertrant Cantat qui l'a déniché dans les archives privées de Léo, mis en
musique, et inclut dans le dernier album de Noir Désir "Des Visages des Figures"
sorti en 2001. (si je me trompe, corrigez-moi... Thomas, le spécialiste ?...) :

08.09.2007

Boris VIAN Je voudrais pas crever

Je voudrais pas crever : recueil de vingt-trois poèmes

publié en juin 1962. Tous auraient été écrits dans les

années 51-52, années sombres pour Vian (séparation

d'avec sa femme Michèle, fisc aux fesses, procès de
j'irai cracher sur vos tombes...
Voici 2 poèmes que j'ai choisi :
      Je voudrais pas crever
   Je voudrais pas crever
   Avoir d'avoir connu
   Les chiens noirs du Mexique                                    
   Les singes à cul nu                                             
   Qui dorment sans rêver                                  
   Dévoreurs de tropiques                           
   Les araignées d'argent                         
   Au nid truffé de bulles                              
   Je voudrais pas crever                         
   Sans savoir si la lune                              
   Sous son faux air de thune                    
   A un côté pointu                                      
   Si le soleil est froid                                 
   Si les quatre saisons                              
   Ne sont vraiment que quatre
   Sans avoir essayé                                   
   De porter une robe                                    
   Sur les grands boulevards                    
   Sans avoir regardé                                 
   Dans un regard d'égout
   Sans avoir mis mon zobe
   Dans des coinstots bizarres
   Je voudrais pas finir
   Sans connaître la lèpre
   Ou les sept maladies
   Qu'on attrape là-bas
   Le bon ni le mauvais
   Ne me feraient de peine
   Si si si je savais
   Que j'en aurai l'étrenne
   Et il y a z aussi
   Tout ce que je connais
   Tout ce que j'apprécie
   Que je sais qui me plaît
   Le fond vert de la mer
   Où valsent les brins d'algue
   Sur le sable ondulé
   L'herbe grillée de juin
   La terre qui craquelle
   L'odeur des conifères
   Et les baisers de celle
   Que ceci que cela
   La belle que voilà
   Mon Ourson, l'Ursula
   Je voudrais pas crever
   Avant d'avoir usé
   Sa bouche avec ma bouche
   Son corps avec mes mains
   Le reste avec mes yeux
   J'en dis pas plus faut bien
   Rester révérencieux
   Je voudrais pas mourir
   Sans qu'on ait inventé
   Les roses éternelles
   La journée de deux heures
   La mer à la montagne
   La montagne à la mer
   La fin de la douleur
   Les journaux en couleur
   Tous les enfants contents
   Et tant de trucs encore
   Qui dorment dans les crânes
   Des géniaux ingénieurs
   Des jardiniers joviaux
   Des soucieux socialistes
   Des urbains urbanistes
   Et des pensifs penseurs
   Tant de choses à voir
   A voir et à z-entendre
   Tant de temps à attendre
   A chercher dans le noir
   Et moi je vois la fin
   Qui grouille et qui s'amène
   Avec sa gueule moche
   Et qui m'ouvre ses bras
   De grenouille bancroche
   Je voudrais pas crever
   Non monsieur non madame
   Avant d'avoir taté
   Le goût qui me tourmente
   Le goût qu'est le plus fort
   Je voudrais pas crever
   Avant d'avoir goûté
   La saveur de la mort...
     Une longue énumération comme pour dire qu'il y a
urgence à découvrir et à inventer, où dérisoire,petits
gestes et petites émotionssont aussi importants que
les grands bouleversements et les grandes quêtes, où
même ce qui n'est pas est appelé à exister.
Enumération destinée à reculer le moment de la mort
si moche et vulgaire, le moment d'y penser. Et même
alors on gagne du temps à la savourer avant...
 _________________________________________________________________
     Elle serait là, si lourde
   Elle serait là, si lourde
   Avec son ventre de fer
   Et ses volants de laiton                                               
   Ses tubes d'eau et de fièvre
   Elle courrait sur ses rails                            
   Comme la mort à la guerre                      
   Comme l'ombre dans les yeux                 
   Il y a tant de travail                                  
   Tant et tant de coups de lime                    
   Tant de peine et de douleurs                        
   Tant de colère et d'ardeur                       
   Et il y a tant d'années                               
   Tant de visions entassées                        
   De volonté ramassée                              
   De blessures et d'orgueils                          
   Métal arraché au sol                                      
   Martyrisé par la flamme                             
   Plié, tourmenté, crevé                                  
   Tordu en forme de rêve
   Il y a la sueur des âges
   Enfermée dans cette cage
   Dix et cent mille ans d'attente
   Et de gaucherie vaincue
   S'il restait
   Un oiseau
   Et une locomotive
   Et moi seul dans le désert
   avec l'oiseau et le chose
   Et si l'on disait choisis
   Que ferais-je, que ferais-je
   Il aurait un bec menu
   Comme il sied aux conirostres
   Deux boutons brillants aux yeux
   Un petit ventre dodu
   Je le tiendrais dans ma main
   Et son coeur battrait si vite...
   Tout autour, la fin du monde
   En deux cent douze épisodes
   Il aurait des plumes grises
   Un peu de rouille au bréchet
   Et ses fines pattes sèches
   Aiguilles gainées de peau
   Allons, que garderez-vous
   Car il faut que tout périsse
   Mais pour vos loyaux services
   On vous laisse conserver
   Un unique échantillon
   Comotive ou zoizillon
   Tout reprendre à son début
   Tous ces lourds secrets perdus
   Toute science abattue
   Si je laisse la machine
   Mais ses plumes sont si fines
   Et son coeur battrait si vite
   Que je garderais l'oiseau.
La mort, énorme machinerie toute en puissance,
inéluctable, dont la pensée même fait déjà regretter
les doux souvenirs et cracher sur les blessures,
telle est la locomotive.
Dans sa course éperdue contre la mort, l'homme
choisit la fragilité, la douceur, la finesse de l'oiseau.
Pourchassé, il se fait néammoins protecteur de
l'innocence et accède par là même à l'humanité
dans cette qu'elle a de plus pur, de non perverti.
Et si l'oiseau dans la main devenait l'homme,
et l'homme la mort ...
________________________________

07.09.2007

René-Guy CADOU Cherche ta vie

 Les poésies apprises à contre-coeur à l'école primaire ne m'ont guère laissé de souvenirs. En classe de 6ème,je fus envoyée dans une petite école catholique format de poche, non par conviction religieuse mais parceque cinq ans avant moi monfrère y fut sauvé de l'échec scolaire. Un jour, alors que je fouinais dans la bibliothèque (une mini armoire vitrée au fond d'un couloir), je tombai sur un recueil de poésie signé R-G Cadou. Et pour la première fois, je tombai sous le charme de l'écriture, avec notamment le poème Cherche ta vie. Je fus autorisée à emprunter ce livre quelques jours, et utilisai ce temps pour recopier ce texte sur la vieille machine à écrire de la maisonnée. Je ne pensais pas que 26 ans plus tard j'aurai encore cette relique que voici (petit salut à Soeur Marie-Hélène, au passage, qui doit me regarder de là-haut depuis belle lurette) :

              Cherche ta vie
 Une lampe naquit sous la mer
 Un oiseau chanta
 Alors dans un village reculé
 Une petite fille se mit à écrire
 Pour elle seule
 Le plus beau poème
 Elle n'avait pas appris l'orthographe
 Elle dessinait dans la sable des locomotives
 Et des wagons pleins de soleil
 Elle affrontait les arbres gauchement
 Avec des majuscules enlacées et des coeurs
 Elle ne disait rien de l'amour
 Pour ne pas mentir
 Et quand le soir, descendant en elle
 Par ses joues
 Elle appelait son chien
 Et lui disait doucement
 "Et maintenant cherche ta vie".
     Un petit poème en prose, apparemment simple, naïf et enfantin. Il fut pourtant une révélation pour moi, une prise de conscience.Cette fillette connait le pouvoir du rêve, de l'imaginaire et de l'évasion. Dans son isolement, elle sait déjà ce qu'est la vie, parcequ'elle parvient à distinguer le monde des adultes de celui de l'enfance. Ses dessins sont des passerelles vers son devenir, son chien un éclaireur...
A dix ans, je n'avais pas cette conscience. Je n'étais que soucis sans perspective.