01.04.2008

John IRVING Le monde selon Garp

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     Jenny Fields, jeune infirmière dans un hôpital de Boston pendant la seconde guerre mondiale, est fermement décidée à avoir un enfant, mais sans le père qui va avec (elle hait la concupiscence). Elle finit par trouver le père idéal en la personne d'un soldat mourant qui, juste avant son dernier soupir, lui offre une superbe et ultime érection. Ainsi est conçu S.T. Garp (S.T. comme sergent- tirailleur), que tout le monde appellera toujours Garp, tout court.
     Garp est élevé dans le cocon rassurant de l'infirmerie de Steering, collège pour fils de riches (et fils du personnel) dans lequel Jenny s'est faite embauchée. Ainsi, entre naïveté et tendresse, Garp va grandir et découvrir l'amour, la lutte, la littérature. Son diplôme en poche, il décide de devenir écrivain, pour la belle Helen, la fille de l'entraineur de lutte.
     Au cours de l'année sabbatique que Jenny et Garp s'offrent à Vienne (Autriche), dans le but que Garp s'ouvre au monde et trouve l'inspiration, Garp découvre lui-même la concupiscence, et Jenny écrit ses "mémoires". A leur retour aux Etats Unis, son ouvrage est publié et obtient un succès retentissant qui divise les critiques, faisant de Jenny l'involontaire égérie du mouvement féministe montant des années 70.
     Jenny organise sa nouvelle vie dans la demeure familiale devenue refuge pour femmes en détresse. Garp épouse Helen et devient père au foyer, écrivain à l'occasion, et prend parfois une maîtresse. C'est un éternel angoissé, qui aimerait mettre à l'abri de toute la cruauté du monde ses enfants et ses proches. Mais malgré sa bonne volonté, il ne peut tout contrôler, et de péripéties en catastrophes, il va devoir affronter la vraie vie...
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     Le monde selon Garp est un roman (aux parfums autobiographiques) impossible à résumer. Il n'y a pas d'intrigue et Irving ne raconte pas des histoires, mais des vies. Et dans ce monde, tout va le plus souvent de travers.
     On soupçonne qu'il va arriver quelque chose, le pire, mais ce n'est jamais où, quand, ni comment on l'avait imaginé. Et la chute est rude.
Irving prépare l'inévitable, sans en avoir l'air. Un détail par-ci par-là, et d'un coup l'engrenage s'emballe, souvent rocambolesque. Pris à contre pied, on passe de l'expectative inquiète à une poignante nostalgie, lorsque le drame laisse derrière lui le chagrin.
     Souvent, les choses reviennent. On rit d'un gag, d'un quipropos, et puis on l'oublie. Et puis un jour il revient. Car tout revient. Dans un autre ton, un autre temps. Et ce qui a pu être loufoque et désopilant devient grave, et inversement.
     Le monde selon Garp nous rappelle également qu'on a beau mettre des barrières pour se protéger du monde extérieur, la violence surgit souvent non du dehors, mais de notre intérieur même.
     Garp, comme sa mère, traque la concupiscence. Il rôde, et il a le flair pour ça. Et pour cause : l'odeur est sur lui et il n'a pas son pareil pour se retrouver dans ce genre d'imbroglios.
     Homme au foyer, Garp adopte la cause des femmes, et ses écrits sont sans pitié. Et, paradoxalement, en montrant la violence qu'on fait subir aux femmes, il exhibe l'ignoble fantasmatique qu'il dénonce. Cette violence qu'il voudrait éradiquer jusqu'en lui-même.
     Irving utilise Garp comme un vecteur des angoisses de l'écrivain, desservant ainsi une petite étude sur le métier d'écrivain et la notion de fiction.
     Garp se révèle aussi le catalyseur des angoisses de la société de son époque. Comme une éponge, il emmagasine la peur et les travers de ses concitoyens.
     Du fait de son éducation, Garp est relativement naïf, et n'ayant pas été corrompu par la société durant son enfance, en a oublié d'apprendre à mentir. Garp est également incompris dans ses intentions, et sera toujours la victime d'une fausse image que les gens se font de lui, tout comme sa mère.
    
     Irving dépeint ici un monde cruel, violent et cynique. Mais il sait faire passer la pilule : un humour souvent féroce, et l'amour et la tendresse qui ne quittent jamais les principaux personnages, malgré les épreuves.
     Un bon roman ? Sans doute que oui. Moi, il m'a tenu de bout en bout, entre loufoquerie et gravité, amusement et inquiétude. Un pavé à lire, mais on a du mal à le lacher, pour connaitre la suite, et puis on se dit : il en reste pour demain !!!
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Extraits : le choix est cruel !!!
     - " Ayant ainsi expédié l'indispensable, Cushie commença à se déshabiller. Garp se déshabillait lui aussi lorsque, tout à coup, elle lui demanda.
- Allons, où est-il ?
Garp paniqua. Où était quoi ? Il lui semblait pourtant qu'elle l'avait bien en main.
- Où il est ton machin ? le somma Cushie, en tiraillant ce que Garp croyait être son machin.
- Quoi ? demanda Garp.
- Oh, alors ça ! s'exclama Cushie. T'en a pas apporté ? Garp se demandait ce qu'il aurait dû apporter.
- Quoi ? répéta-t-il.
- Oh, Garp ! fit Cushie. T'as pas pris de préservatif ?
Il la regarda d'un air d'excuse. Ce n'était qu'un enfant qui avait vécu toute sa vie en compagnie de sa mère, et le seul préservatif qu'il eût jamais vu avait été enfilé sur la poignée de la porte de leur appartement de l'annexe par un vaurien du nom de Meckler - depuis longtemps diplômé et disparu pour courir à sa perte. "
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- " On lui accorda qu'elle disait ce qu'il fallait et au moment où il fallait, mais Jenny Fields, assise toute blanche dans son uniforme d'infirmière - dans le restaurant où John Wolf n'invitait que ses auteurs favoris - , se sentait gênée par le mot féminisme. Elle ne savait pas trop ce qu'il signifiait, mais le mot évoquait irrésistiblement pour elle l'hygiène intime des femmes et le traitement Valentine. Après tout, elle avait fait ses débuts comme infirmière. Elle déclara avec timidité qu'elle croyait seulement avoir fait le bon choix en ce qui concernait sa vie personnelle, et, dans la mesure où son choix n'avait guère été bien accueilli, elle s'était sentie poussée à dire quelque chose pour le défendre. Ironiquement, une bande de jeunes excitées de l'université de Floride, à Tallahassee, saluèrent, elles, le choix de Jenny avec un grand enthousiasme : et elles déclenchèrent une petite controverse en complotant pour se faire engrosser. Pendant quelques temps à New York, et parmi les femmes à l'esprit original, ce syndrome fut baptisé " faire un Jenny Fields ".
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- " - Tu n'as jamais entendu parler d'Ellen James ?
- Non, avoua Garp.
- Eh bien, il y a maintenant toute une association de femmes à cause de ce qui est arrivé à Ellen James .
- Qu'est-ce qui lui est arrivé ?
- Quand elle avait onze ans, elle a été violée, par deux hommes, dit Jenny. Ensuite, ils lui ont coupé la langue pour qu'elle ne puisse dire à personne qui ils étaient ni ce à quoi ils ressemblaient. Seulement ces imbéciles ignoraient qu'une enfant de onze ans est capable d'écrire. Ellen James rédigea une description très minutieuse des hommes; ils furent arrêtés, jugés et condamnés. En prison, ils furent tous deux assassinés.
- Bon sang ! Et voilà Ellen James ? chuchota-t-il, en désignant la grande femme taciturne avec un respect tout nouveau.
Jenny leva une fois de plus les yeux au ciel :
- Non. C'est un membre de l'association Ellen James. Ellen James est encore une enfant; une petite fille blonde toute menue.
- Tu veux dire que les membres de cette association Ellen James se baladent partout sans parler, comme si c'était elles qui n'avaient plus de langue ?
- Non, je veux dire qu'elles n'ont pas de langue, dit Jenny. Les membres de l'association Ellen James se font trancher la langue. Pour protester contre ce qui est arrivé à Ellen James.
- Oh, bonté divine ! s'exclama Garp en contemplant la grande femme avec un regain de répugnance.
[...]
Garp était destiné à revoir les Ellen-Jamesiennes. Bien que bouleversé par ce qu'avait subi Ellen James, il n'éprouvait que de la répugnance pour ces imitatrices, ces adultes aigries qui abordaient toujours les gens en leur tendant une carte. La carte disait en gros ceci :
                     Salut, je m'appelle Martha. Je suis une Ellen-Jamesienne.
                     Savez-vous ce qu'est une Ellen-Jamesienne ?
Et si les gens n'en savaient rien, on leur tendait une autre carte.
Les Ellen-Jamesiennes représentaient, pour Garp, le genre de femmes qui transformaient sa mère en célébrité et cherchaient à l'exploiter dans l'intérêt de leurs croisades grossières.
- Je vais te dire quelque chose au sujet de ces femmes, maman, dit-il un jour à Jenny. De toute façon, probable qu'elles n'étaient pas capables de dire autre chose que des conneries ; probable que, de toute leur vie, elles n'ont pas eu une seule chose valable à dire - si bien qu'elles n'ont pas sacrifié grand-chose en renonçant à leur langue ; en fait, je parie que ça leur épargne de se fourrer dans des pétrins épouvantables. Si tu vois ce que je veux dire.
- Ce n'est pas la compassion qui t'étouffe, fit Jenny.
- J'ai des masses de compassion -pour Ellen James.
- Ces femmes ont souffert, elles aussi, d'autres façons. C'est la raison qui les pousse à vouloir se rapprocher les unes des autres.
- Et à s'infliger encore de nouvelles souffrances, maman.
- Le viol est le problème de toutes les femmes, dit Jenny.
Garp détestait plus que tout au monde entendre sa mère discourir de "toutes les femmes". Exemple, se disait-il, de théorie démocratique poussée jusqu'à son extrème le plus absurde.
- C'est aussi le problème de tous les hommes, maman. Suppose que, la prochaine fois qu'il y aura un viol, je me coupe la bitte et que je me l'accroche autour du cou. Dis-moi, tu trouverais ça édifiant ?
- Nous sommes en train de parler de gestes sincères, fit Jenny.
- Nous sommes en train de parler de gestes stupides, fit Garp.
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- " Garp interpella la silhouette, un monsieur digne d'un certain âge, avec une moustache blanche, qui, se retournant, gratifia Garp d'un regard à ce point rempli de stupéfaction et de honte que Garp eut la certitude d'être tombé sur le satyre. Fonçant à travers les ronces et les arbustes qui ployaient comme des fouets, il se précipita sur l'homme, qui, surpris en train de pisser, se hâtait de ranger ses attributs dans son pantalon. Il avait tout à fait l'air d'un homme surpris en train de faire quelque chose de répréhensible.
- J'étais seulement... commença l'homme, mais déjà Garp était sur lui et, lui fourrant sa barbe raide en plein sous le nez, se mit à le renifler comme un chien de chasse.
- Si c'est vous, mon salaud, je vais le sentir !mença Garp.
L'homme s'écarta, craintif, terrorisé par cette brute à demi nue, mais Garp, lui saisissant les deux poignets, les remonta vivement pour les renifler de près. Il renifla plusieurs fois, et l'homme poussa un cri, comme s'il redoutait que Garp ne le morde.
- Ne bougez pas ! intima Garp. C'est vous qui avez fait le coup ? Où sont les vêtements de l'enfant ?
- Je vous en prie ! piailla l'homme. Je voulais seulement me soulager.
Il n'avait pas eu le temps de refermer sa braguette et Garp lui lorgnait l'entrecuisse d'un oeil soupçonneux.
"Rien ne sent comme l'odeur du sexe, écrivit Garp. C'est une odeur impossible à camoufler, aussi forte et facile à reconnaître que l'odeur de la bière."
Aussi Garp, là, en plein bois, se laissa-t-il tomber à genoux et, dégrafant la ceinture de l'homme, il lui ouvrit brutalement le pantalon et lui descendit d'une secousse son caleçon jusqu'au chevilles ; il comtempla les attributs du malheureux à demi mort de frayeur.
- Au secours ! hurla le vieux monsieur.
Garp renifla un bon coup et l'homme s'effondra au milieu des arbustes ; puis, titubant comme une marionnette attachée sous les aisselles, il fonça comme un fou au milieu d'un fourré dont les troncs minces et les branches serrées lui évitèrent de tomber. "
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- " Pourquoi est-ce que tu n'y vas pas à pied, Duncan ?
- Pourquoi ? fit Duncan, exaspéré.
Pour que tu ne te retrouves pas avec la colonne vertébrale brisée si une bagnole conduite par un jeune chauffard, ou un ivrogne terrassé par une crise cardiaque, vient à te renverser dans la rue, se dit Garp - pour que ton torse, ton torse si chaud, si adorable, ne se fracasse pas contre le trottoir, pour que ton crâne merveilleux n'éclate pas en deux quand tu atterriras sur le pavé, et pour qu'une bande d'abrutis ne viennent pas t'envelopper dans une vieille couverture comme si tu étais un petit animal égaré ramassé dans le caniveau. Là-dessus, les cons de banlieusards se ramènent et essaient de deviner à qui il appartient (" Aux gens de la maison vert et blanc, là-bas, à l'angle d'Elm et de Dodge Street, je crois bien"). Et puis quelqu'un te ramène, tire la sonnette et me dit : " Euh, désolé !" Et, le doigt tendu vers la masse informe jetée sur la banquette arrière, demande : " Il est à vous ?"
Pourtant Garp se borna à dire :
- Oh, bon, va Duncan, prends-le, ton vélo. Mais sois prudent !
Il regarda Duncan traverser la rue, pédaler jusqu'au carrefour, regarder prudemment avant de prendre le tournant (Brave gosse ! T'as vu comme il a pris soin de tendre le bras - mais peut-être était-ce seulement à mon bénéfice.)
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- " Cette fois, lorsque le téléphone sonna, Garp eut conscience qu'Helen, qui émergeait du sommeil, se serrait contre lui. Lorsqu'il décrocha, Helen lui avait coincé la jambe entre ses deux genoux et serrait de toutes ses forces - comme pour se cramponner à la vie et à la sécurité que symbolisait pour elle le corps de son mari. Garp se livra mentalement à un rapide pointage. Walt était à la maison, et dormait. Duncan aussi ; il n'était pas chez Ralph.
Helen se disait : C'est mon père ; son coeur. Certaines fois elle se disait : On a finit par retrouver ma mère et par l'identifier. Dans une morgue.
Et Garp se disait : Maman a été assassinée. Ou elle a été enlevée et ses ravisseurs exigent une rançon - des hommes qui n'accepteront rien de moins que le viol public de quarante vierges pour libérer la célèbre féministe, saine et sauve. Et ils exigeront, en outre, la vie de mes enfants, et ainsi de suite.
C'était Roberta Muldoon, ce qui suffit à convaincre Garp que la victime ne pouvait être que Jenny Fields. Mais la victime était Roberta.
- Il m'a plaquée, geignait Roberta, son énorme voix gonflée de larmes. Il m'a balancée. Moi ! Vous vous rendez compte ?
- Seigneur ! Roberta, dit Garp.
- Oh, avant de devanir une femme, je ne savais pas à quel point les hommes peuvent être salauds, dit Roberta.
- C'est Roberta, chuchota Garp à Helen, pour qu'elle se détende. Son amant s'est fait la paire. "
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- " Toute sa vie, Duncan Garp associerait le bruit de la mer au souvenir de cette convalescence. Sa grand-mère se chargeait de lui changer son pansement ; le trou qui avait abrité autrefois l'oeil de Duncan ne cessait de suinter. Ni son père ni sa mère ne pouvaient supporter le spectacle de cette orbite vide, mais Jenny savait depuis longtemps que, à force de contempler les plaies bien en face, on finit par ne plus les voir. Ce fut en compagnie de sa grand-mère, Jenny Fields, que Duncan vit son premier oeil de verre.
- Tu vois ça ? fit Jenny. C'est gros et c'est marron ; pas tout à fait aussi joli que ton oeil gauche, mais tu n'auras qu'à te débrouiller pour que les filles remarquent d'abord le gauche.
Ce n'était pas un argument tellement féministe, elle s'en doutait, mais Jenny affirmait qu'elle était avant tout infirmière.
Lorsque Duncan, coincé entre les deux sièges, avait été projeté en avant, il avait eu l'oeil arraché ; sa chute avait été bloquée net par la tige nue du levier de vitesse. Le bras droit de Garp avait jailli, mais trop tard, entre les deux sièges ; Duncan était passé dessous, se crevant l'oeil droit, et fracturant trois doigts de sa main droite, qui s'étaient coincée dans le mécanisme de la ceinture de sécurité. "
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- " Helen était peut-être la seule à savoir pourquoi il ne pouvait pas (pour l'instant) écrire. Sa théorie sur ce sujet devait par la suite être exposée par le critique A. J. Harms, qui expliqua que l'oeuvre de Garp se trouvait progressivement affaiblie par les rapports de plus en plus étroits qu'elle présentait avec son histoire personnelle : " A mesure qu'il devenait de plus en plus autobiographique, le champ de son oeurvre se faisait plus étroit ; et, en outre, il se sentait moins à l'aise pour écrire. On aurait dit qu'il savait que son travail exigeait de lui des efforts de plus en plus pénibles - la torture de la mémoire -, mais, à tout point de vue, cette oeuvre était de plus en plus mince et dépourvue d'imagination. Garp avait perdu la liberté d'imaginer véritablement la vie, trahissant du même coup la promesse qu'il avait faite à lui-même, et aussi à nous tous, avec une oeuvre aussi brillante que La Pension Grillparzer." Selon Harms, Garp ne pouvait désormais être authentique qu'en puisant dans le souvenir - processus d'instinct de l'imagination -, ce qui était non seulement néfaste pour lui sur le plan psychologique, mais encore beaucoup moins fécond.
[...]
Chaque fois que Garp tentait d'écrire, il ne voyait devant lui que les faits mornes et sans envergure de sa vie personnelle ; le parking tout gris du New Hampshire, l'immobilité du petit corps de Walt, les vestes bigarrées et les casquettes rouges des chasseurs - et le fanatisme asexué et rigoriste de Pooh Percy. Ces images ne menaient nulle part. Il passait énormément de temps à bricoler dans sa nouvelle maison."

15.11.2007

Albert CAMUS L' Etranger

     Meursault, héros et narrateur du livre, est un modeste employé dans l'Algérie française. Sa vie se résume à son travail, aux bains de mer, aux flaneries, à ses quelques relations de voisinage, et à Marie, qu'il rencontre le lendemain de l'enterrement de sa mère.

Il "expose" plus qu'il ne raconte, sa vie au jour le jour, sans émotion ni critique : l'enterrement de sa mère, sa rencontre puis sa relation intime avec Marie (dont il ne se sent pas amoureux), son voisin Raymond (dont il accepte l'amitié parcequ'il n'a pas de raison de la refuser)... Une vie simple et ordinaire où il ne se passe rien qui le passionne ni lui déplaise.

Jusqu'au jour où il tue un Arabe de 5 coups de pistolet. Sans le vouloir, sans animosité, parceque les circonstances n'ont pas joué en sa faveur. Meursault va alors passer 11 mois en prison, à attendre son procès, dans une quasi indifférence. 11 mois durant lesquels il va peu à peu repenser à sa vie, essayer de comprendre comment il est arrivé là. Le déroulement du procès et le verdict vont réveiller un autre Meursault...

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La première partie du roman est, d'un point de vue style, volontairement ennuyeuse. Ennuyeuse comme la vie de Meursault, qui coule sans émotion ni anicroche, de façon hasardeuse. Ennuyeuse pour mieux marquer que cette existence n'a pas de sens, qu'elle n'est guidée que par une sorte de fatalité. Un exposé sans relief fait par un personnage décalé vis-à-vis du monde, des autres et de lui-même, sans espoir mais pas résignée non plus. Meursault qui incarne l'homme absurde (ou plutôt la nudité de l'homme devant l'absurde). La vie de Meursault et le style littéraire employé agissent comme un révélateur de ce que Camus veut transmettre : l'homme absurde ne peut que décrire, vivre au niveau de l'existence pure, recommencer à chaque instant, sans durée, sans "liaison".

La deuxième partie, à partir du meurtre de l'Arabe, permet enfin au lecteur de se réveiller. Meursault, emprisonné, en attente du procès puis du verdict, se retrouve obligé de réfléchir à sa vie et à son sens. Incapable de se défendre et de s'expliquer car ne connaissant ni le mensonge ni la "broderie", il est totalement incompris et passe pour un meurtrier sans âme qui n'a même pas montré d'émotion lors de l'enterrement de sa mère ! Monte alors en lui la révolte, et la réconciliation avec le monde et lui-même. La révolte qui, pour Camus, est la seule position possible pour l'homme face à l'absurde (contrairement au "suicidé" qui lui renonce).

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Si l'on supporte l'ennui de la première partie du roman, on ne regrette pas d'en lire la deuxième. Avec le regret peut-être de ne pas avoir lu avant "Le mythe de Sysiphe", essai dans lequel Camus théorise sur l'absurdité. Le regret de ne pas saisir là toutes les subtilités du roman. A moins de considérer le roman comme une introduction nécessaire pour aborder l'essai...

Avec le sentiment parfois, peut-être, de ressembler à Meursault, quand une certaine indifférence nous envahit, quand on enchaine les jours et les nuits machinalement, sans pouvoir donner un sens attrayant à cette vie qui ne nous satisfait que rarement...

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Extraits : 

- " Cela me permettrait de vivre à Paris et aussi de voyager une partie de l'année. " Vous êtes jeune, et il me semble que c'est une vie qui doit vous plaire." J'ai dit que oui mais que dans le fond cela m'était égal. Il m'a demandé alors si je n'étais pas interressé par un changement de vie. J'ai répondu qu'on ne changeait jamais de vie, qu'en tout cas toutes se valaient et que la mienne ici ne me déplaisait pas du tout. Il a eu l'air mécontent, m'a dit que je répondais toujours à côté, que je n'avais pas d'ambition et que cela était désastreux dans les affaires. Je suis retourné travailler alors. J'aurais préféré  ne pas le mécontenter, mais je ne voyais pas de raison de changer ma vie. En y réfléchissant, je n'étais pas malheureux. Quand j'étais étudiant, j'avais beaucoup d'ambitions de ce genre. Mais quand j'ai dû abandonner mes études, j'ai très vite compris que tout cela était sans importance réelle.

Le soir, Marie est venue me chercher et m'a demandé si je voulais me marier avec elle. J'ai dit que cela m'était égal et que nous pourrions le faire si elle le voulait. Elle a voulu savoir alors si je l'aimais. J'ai répondu comme je l'avais déjà fait une fois, que cela ne signifiait rien mais que sans doute je ne l'aimais pas. " Pourquoi m'épouser alors ?" a-t-elle dit. Je lui ai expliqué que cela n'avait aucune importance et que si elle le désirait, nous pouvions nous marier. D'ailleurs, c'était elle qui le demandait et moi je me contentais de dire oui. "

 

- " A la fin, je me souviens seulement que, de la rue et à travers tout l'espace des salles et des prétoires, pendant que mon avocat continuait à parler, la trompette d'un marchand de glace a résonné jusqu'à moi. J'ai été assailli des souvenirs d'une vie qui ne m'appartenait plus, mais où j'avais trouvé les plus pauvres et les plus tenaces de mes joies : des odeurs d'été, le quartier que j'aimais, un certain ciel du soir, le rire et les robes de Marie. Tout ce que je faisais d'inutile en ce lieu m'est alors remonté à la gorge, et je n'ai eu qu'une hâte, c'est qu'on en finisse et que je retrouve ma cellule avec le sommeil. C'est à peine si j'ai entendu mon avocat s'écrier, pour finir, que les jurés ne voudraient pas envoyer à la mort un travailleur honnête perdu par une minute d'égarement, et demander les circonstances atténuantes pour un crime dont je traînais déjà, comme le plus sûr des châtiments, le remord éternel. La cour a suspendu l'audience et l'avocat s'est assis d'un air épuisé. Mais ses collègues sont venus vers lui pour lui serrer la main. J'ai entendu : " Magnifique, mon cher. " L'un d'eux m'a même pris à témoin : " Hein ? " m'a-t-il dit. J'ai acquiescé, mais mon compliment n'était pas sincère, parceque j'étais trop fatigué. "

01.11.2007

Amélie NOTHOMB Hygiène de l'assassin

Prétextat Tach, 83 ans et prix Nobel de littérature, va mourir. Cinq journalistes sont sélectionnés par son secrétaire pour réaliser les dernières interviews. Mais Tach est un véritable monstre : obèse et écoeurant, misanthrope, raciste, misogyne, prétentieux, pervers, cruel, cynique... et va s'amuser à humilier et épouvanter les quatre premiers journalistes, à les en rendre malades.

La cinquième journaliste, Nina, arrive avec des intentions toutes autres que celles de ses confrères. Elle a une idée derrière la tête, et forte de l'expérience des quatre premiers, s'arme de courage et d'une tactique toute différente. Elle est fermement décidée à entretenir Tach uniquement de son dernier roman, paru inachevé : "Hygiène de l'assassin"; roman qui cache un secret terrible vieux de 65 ans.

Dans une formidable joute verbale, Tach et Nina vont s'affronter comme des bêtes furieuses, chacun usant largement de ses armes, fussent-elles cruelles et perverses, la fin justifiant les moyens. Et peu à peu, Nina va obtenir ce qu'elle veut : la vérité et les détails sur ce qu'il s'est passé alors que Tach était adolescent, et qu'il n'a pas dévoilé "officiellement" dans Hygiène de l'assassin". Et écraser et humilier à son tour cet être odieux...

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Au travers du véritable combat qui va opposer Nina et Tach pour la découverte de la vérité, ce sont plusieurs thèmes qui vont être abordés : la misogynie, la mauvaise foi, les contradictions, la métaphore, l'inconscient. Et par là même, le rôle de la littérature. Une littérature que Tach a utilisé dans l'espoir d'être reconnu pour ce qu'il est vraiment, mais qui a échoué, considérant qu'il n'a pas été lu par de vrais lecteurs, tels Nina, qui elle a su voir, au travers de ce que les autres ont considéré comme des métaphores, le vrai Prétextat Tach.

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Un roman qui tient de bout en bout, que l'on a pas envie de lacher avant la fin. Tout d'abord surpris par l'attitude odieuse de Tach envers les quatre premiers journalistes, on se soûle de la joute avec Nina, comme si l'on se vengeait soi-même de cette cruauté. Une joute au rythme effréné, qui emporte dans la folie de Tach et dans l'intelligence et la perspicacité de Nina. Une Nina au vocabulaire et aux arguments justes et incisifs.

Instructif, divertissant, étonnant, emballant... horrible et fou...

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Extraits :

- " - Allons, tu en rajoutes !

    - Au contraire, je ne trouverai jamais d'expression assez forte. Si vous aviez vu sa colère finale ! Je n'ai jamais vu colère si effrayante : à la fois subite et parfaitement maîtrisée. De la part de ce gros tas, je me serais attendu à des rougeurs, des boursouflures, des difficultés à respirer, des transpirations haineuses. Pas du tout, la fulgurance de cette rage n'avait d'égale que sa frigidité. La voix avec laquelle il m'a ordonné de sortir ! Dans mes fantasmes, c'est ainsi que parlaient les empereurs chinois quand ils commandaient une décollation immédiate. "

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- " - Peut-être. Entre temps, je sens que je vais m'amuser. J'adore écraser les gens, désarçonner la mauvaise foi dont vous êtes tous les suppôts. Et il y a un exercice qui me fait particulièrement jouir : humilier les femelles prétentieuses, les merdeuses dans votre genre.

    - Moi, mon divertissement de prédilection, c'est dégonfler les grosses baudruches satisfaites d'elles-mêmes.

    - Ce que vous venez de dire est tellement typique de votre époque. Aurais-je affaire à un moulinet à slogans ?

    - Ne vous inquiètez pas, monsieur Tach : vous aussi, par votre hargne réactionnaire, par votre racisme ordinaire, vous êtes typique de notre époque. Vous étiez fier, n'est-ce pas, de vous croire anachronique ? Vous ne l'êtes pas du tout. Historiquement, vous n'êtes même pas original : chaque génération a eu son imprécateur, son monstre sacré dont la gloire reposait uniquement sur la terreur qu'il inspirait aux âmes naïves. Est-il nécessaire de vous dire combien cette gloire-là est fragile et qu'on vous oubliera ? Vous aviez raison d'affirmer que personne ne vous lit. A présent, votre grossièreté et vos injures rappellent au monde votre existence ; quand vos cris se seront tus, plus personne ne vous lira. Et ce sera tant mieux. "

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- " - Mais si . Vous savez, il y a toujours une poignée de désoeuvrés, de végétariens, de critiques novices, d'étudiants masochistes ou encore de curieux qui vont jusqu'à lire les livres qu'ils achètent. C'était ces gens-là que je voulais expérimenter. Je voulais prouver que je pouvais impunément écrire les pires horreurs à mon sujet : cet acte d'autoaccusation, comme vous le formuliez avec justesse, est rigoureusement authentique. Oui, mademoiselle, vous aviez raison d'un bout à l'autre : dans ce bouquin, aucun détail n'est inventé. On pourrait bien sûr trouver des excuses aux lecteurs : personne ne sait rien de mon enfance, ce n'est pas le premier bouquin affreux que j'écris, comment imaginer que j'aie pu être si divinement beau, etc. Mais moi, j'affirme que ces excuses ne tiennent pas. Connaissez-vous la critique que j'ai lue dans un journal, il y a vingt-quatre ans, concernant Hygiène de l'assassin ? " Un conte de fées riche de symboles, une métaphore onirique du péché originel et, par là, de la condition humaine." Quand je vous disais qu'on me lisait sans me lire ! Je peux me permettre d'écrire les vérités les plus risquées, on n'y verra jamais que des métaphores. "

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25.09.2007

H. BÖLL L'honneur perdu de Katharina Blum

     Katharina Blum, jeune gouvernante d'intérieur sérieuse, honnête et irréprochable à tous niveaux, va voir sa vie bouleversée en l'espace de cinq jours: A Cologne, le soir du mercredi 20 février 1974, premier jour du carnaval, elle se rend chez sa marraine pour dancer. Elle y rencontre le beau Ludwig Götten et termine, amoureuse, la nuit avec lui - incroyable exception-. Au matin, la police envahit son petit appartement, à la recherche de Götten, soupçonné d'être un gangster "gauchiste"...

     Le livre s'attache à décortiquer précisemment tous les évènements - interrogatoires, perquisitions, emplois du temps, articles de journaux, etc - de "l'affaire Katharina Blum", jusqu'au dimanche, jour où elle abat le journaliste Werner Tötges. Cinq jours durant lesquels Katharina va voir sa vie et sa moralité roulées dans la fange, à travers les articles de Tötges dans le quotidien " Le journal", feuille de chou spécialisée dans le harcèlement et la calomnie.

     Le sous titre du livre, "comment peut naître la violence et où elle peut conduire", résume à lui seul la démarche de Böll. Aucun suspens dans l'histoire, tous les faits sont donnés d'emblée. Il sagit de montrer comment une femme perd son honneur sans le mériter par le simple, mais implacable, délire journalistique d'une certaine presse, jusqu'à en arriver au meurtre. Comment l'on peut passer de l'innocence radicale et de la pureté même, au crime ? Comment le mensonge, la haine, la violence verbale peuvent-ils engendrer la violence physique ? Comment la violence naît-elle de la violence ?

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Contexte :

     Cette histoire est une attaque , plus qu'une réponse, à ce que Böll subit lui-même au cours de l'année 72. En effet, il fut victimes des injures et calomnies de la presse à sensation allemande qui ne lui pardonnait pas d'avoir dénoncé les mensonges qu'elle répandait et le climat de violence qu'elle entretenait à propos de la bande à Baader. Epoque où cette presse là avait l'habitude de mettre automatiquement forfaits et violences sur le dos des anarchistes, à faire de la bande à Baader le bouc émissaire de faits et de fautes dont l'évolution et les structures de la société d'alors était responsable (source: Yves Bonnefoy).

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Mon avis :

     Une lecture qui m'a tenue de bout en bout, non pour le suspens (inexistant) mais pour chercher la moindre faille "criminelle" chez Katharina. Faille que je n'ai évidemment pas trouvée puisquelle n'existe pas !!! Je me suis surprise à entrer dans la peau de la malheureuse héroïne, à subir les injustices et les mensonges, à prendre toute cette descente en enfer en pleine poire. J'en retiens qu'il ne fait pas bon être suspect ou témoin, et encore moins innocent. Que si les interrogatoires de police, les perquisitions, et la mise à nu de la vie privée sont des moments très pénibles à passer, le mensonge,et la diffamation étalés pour un public avide pourrait, moi aussi, me mettre dans cette position où la violence devient la seule défense, la seule issue, la seule réponse... 

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Extraits :

- " Photo gigantesque et caractères non moins gigantesques. KATHARINA BLUM, LA BONNE AMIE D'UN GANGSTER, REFUSE DE DONNER LES NOMS DE SES VISITEURS. Ludwig Götten, le bandit et assassin recherché depuis un an et demi, aurait pu être arrêté hier si sa bonne amie, une employée de maison nommée Katharina Blum, n'avait couvert sa fuite et effacé toute trace de son passage. La police présume que la femme Blum est depuis assez longtemps déjà mêlée à la conjuration. (Suite page 2, colonnes 3 et 4).

    En deuxième page Blorna put voir à quel degré LE JOURNAL avait travesti ses propos : la jeune femme "intelligente et réservée" était devenue "froide et calculatrice", tandis que de sa déclaration générale sur la criminalité, LE JOURNAL avait déduit que Katharina "était tout à fait capable de commettre un crime".

   "Le curé de Gemmelsbroich nous a déclaré : "Je la crois capable de tout. Son père était un communiste inavoué et sa mère, que par charité j'ai pendant un certain temps employée comme femme de ménage, a volé du vin de messe et célébré des orgies dans la sacristie avec ses amants."

   " Depuis deux ans la femme Blum recevait régulièrement chez elle des visiteurs. Son appartement était-il le quartier général d'une bande organisée, servait-il de cache d'armes ? La police poursuit son enquête et le ministère public travaille d'arrache-pied. La suite au prochain numéro. COMME TOUJOURS LE JOURNAL RESTE EN PREMIERE LIGNE ! Nos lecteurs trouveront dans l'édition de demain l'ensemble des informations tissant la toile de fond de cette affaire."

             ____________

- " Ensuite, toujours dans l'espoir de détourner Katharina de cette lecture du JOURNAL à laquelle elle se cramponnait, elle avait demandé à son collègue Hüften de la remplacer quelques minutes, le temps d'aller chercher d'autres journaux dont les articles rendaient compte d'une manière tout à fait objective de l'implication de Katharina Blum dans l'affaire Götten et de son interrogatoire. C'était en troisième ou quatrième page de brefs comptes rendus où le nom de la jeune femme n'était même pas imprimé en toutes lettres ; on y parlait d'elle que comme d'une certaine Katharina B., gouvernante. Dans la Umschau par exemple seul un écho de dix lignes - sans photo naturellement - relatait la malheureuse implication dans l'affaire Götten d'une jeune femme rigoureusement intègre. En dépit de leur nombre - l'auxiliaire en avait rapporté une bonne dizaine - ces feuilles n'avaient pas réussi à réconforter Katharina qui s'était simplement exclamée : " Mais qui donc lit ce genre de journaux ? Tous les gens que je connais lisent LE JOURNAL !"

           ____________

- " La police et le ministère public sont-ils vraiment disposés à croire un aussi ignominieux individu que ce Götten lorsqu'il a la prétention de disculper entièrement Katharina Blum ? LE JOURNAL se doit de soulever une fois encore la question : nos méthodes d'interrogatoire ne sont-elles pas trop douces ? Sommes nous donc tenus à tant d'humanité à l'égard de tels monstres ? "

    Sous les photographies des Blorna et de leur villa : " C'est dans cette maison que Katharina Blum, qui jouissait de l'entière confiance de M° Blorna et de son épouse, travaillait seule, sans surveillance aucune, de 7 h du matin à 4 h 30 de l'après-midi. On n'ose imaginer tout ce qui a bien pu s'y passer pendant que les Blorna vaquaient sans méfiance à leurs occupations professionnelles. Mais ne se doutaient-ils vraiment de rien ? Au dire des voisins, ils entretenaient avec Katharina Blum des rapports très amicaux sinon même intimes. Nous passerons ici sur certaines insinuations étrangères à l'affaire. Mais lui sont-elles vraiment étrangères ? Quel fut en effet le rôle joué par Mme Gertrud Blorna qui dans les annales d'une école technique supérieure fort estimée figure aujourd'hui encore sous le nom de "Trude la Rouge" ? Comment Götten a-t-il pu s'enfuir de chez Katharina Blum alors qu'il avait la police aux trousses ? Et qui connaissait jusque dans ses moindres détails le plan du grand ensemble " La résidence du bord de l'eau", sinon Mme Blorna ? "

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12.09.2007

GARY/AJAR La vie devant soi

 "La vie devant soi"  de Romain Gary, sous le pseudonyme d' Emile Ajar, a obtenu

le prix Goncourt en 1975.
     Résumé :
     A Belleville, madame Rosa, prostituée à la retraite, élève des enfants qui lui sont
confiés par des prostituées en exercice, qui les abandonnent ou craignent de se les
faire prendre par les services sociaux. Des "gosses de putes", gardés par une moche,
malade et vieille pute, si l'on veut employer le langage de Momo.
     Mohamed, dit Momo, n'a que Mme Rosa dans sa vie. Elle l'a recueilli quand il avait
trois ans. Momo ne connait pas son histoire, il a 14 ans mais ne le sait pas, car Mme
Rosa lui a donné trois ans de moins pour le garder plus longtemps auprès d'elle.
     Car la vieille juive polonaise, rescapée des camps de la mort, aime Momo le petit
arabe musulman comme aucun autre de ses "enfants". Et Momo lui rend bien
cet amour. Il l'aime à en mourir, et c'est jusqu'au bout qu'il l'accompagnera, faisant
fis des "lois des hommes". Car Momo a retenu et applique "le droit des hommes à
disposer d'eux mêmes".
     Momo nous conte là son quotidien, son histoire qu'il ne connait pas. Les habitants
du quartier, ceux de son immeuble. Une population bigarée qui vit en bonne harmonie
malgré les différences (de religion, d'origine ethnique, ...). Mais surtout et avant tout
Momo conte son amour jusqu'au-boutiste pour Mme Rosa...
     Un style d'écriture et de narration très particuliers : 
     Le langage de Momo est très particulier : il amalgame les mots sans toujours en
saisir le sens, ce qui donne lieu à des phrases souvent incorrectes. Ainsi, "se prosti-
-tuer" devient "se défendre" (avec son cul), le maquereau est un "proxynète", et
"avorter" signifie "euthanasier"...
Des erreurs de langage qui mettent de l'humour dans cette histoire où la vieillesse et
la mort sont les thèmes principaux, avec le manque d'amour, et non pas la jeunesse et
l'avenir. De l'humour et peut-être même une forme de philosophie de la nature et des
fonctions du langage.
     Un roman tendre, ironique, pudique, où les tabous ne se cachent pas :
     Momo vit dans l'ici et maintenant. Il ne décrit pas un tableau social du quart-monde,
mais son quotidien et celui de Mme Rosa. S'il s'inscrit dans la faune des bas-quartiers,
il n'en noircit pas le tableau. Au contraire, il met l'accent sur l'entraide et la tolérance.
Et si Momo est le narrateur, Mme Rosa est la trame de ce roman : ce sont la religion et
l'Histoire, l'amour et le manque d'amour, la vieillesse et la mort, qui sont les vrais
thèmes de ce roman. Momo fait l'expérience de la vie à travers le délabrement de Mme 
Rosa. Son agonie à elle se vit en lui. Et les souvenirs d'Auschwitz marquent le quotidien
au plus profond.
     Momo est toujours "plus désespéré que cynique, d'un pessimisme comique, presque
insolent. Un humour qui n'éteind pas l'espoir. Sa lucidité ne se nourrit ni d'aigreur, ni de
rancoeur, encore moins du mépris des autres, mais d'un idéalisme totalement insensé
d'une poignante et tragique humanité".
                                                                    source : delpiano.club.fr
     Mon avis :
     J'ai eu beaucoup de mal à entrer dans l'histoire durant le premier tiers du livre.
Parceque j'ai trouvé un peu trop long le "plantage" du décor et des personnages.
Parcequ'il n'y a pas vraiment de suspens et d'intrigue (c'est en général ce qui m'ac-
-croche à un livre). Parceque le langage de Momo m'agace à force de fautes de voca-
-bulaire et de construction des phrases (j'aime que ce soit bien écrit). Il m'a fallu un
temps d'adaptation pour apprécier le discours de Momo. Mais une fois adopté, on se
rend compte que cette expression est un "personnage" indispensable à lui tout seul.
     Mais dès lors que l'on "s'attaque" à la déchéance rapide de Mme Rosa, je m'ac-
-croche enfin. L'histoire devient à mes yeux vraiment interressante et émouvante. Je
souffre pour Mme Rosa et m'émeus de la révolte et de la tendresse de Momo.
     La troisième partie du livre est magnifique d'intentions et d'amour, et les héros se
déchainent. Je finis alors par comprendre (et apprécier) ce qui me lassait jusque là.
Je m'attache à tous les personnages, qui passent du statut de figurants à celui
d'acteurs, tels Mme Lola -le travesti ivoirien champion de boxe à la perruque blonde-,
Mr Hamil -le vieux marchand de tapis ferru de V. Hugo et qui perd la tête-, les frères
déménageurs -qui assurent le "portage" des faibles du rez-de-chaussée au 6ème-, la
petite tribut d'africains -qui tente tout pour faire circuler le sang de Mme Rosa-, le doc-
-teur Katz qui philosophe avec Momo sur les "lois de la nature" et celles des hommes...
        ________________________________________
Quelques extraits :
     " La première chose que je peux vous dire c'est qu'on habitait au sixième à pied et
que pour Mme Rosa, avec tous ces kilos qu'elle portait sur elle et seulement deux jam-
-bes, c'était une source de vie quotidienne, avec tous les soucis et les peines. Elle nous
le rappelait chaque fois qu'elle ne se plaignait pas d'autre part, car elle était également
juive. Sa santé n'était pas bonne non plus et je peux vous dire aussi dès le début que
c'était une femme qui aurait mérité un ascenseur."
     " Le parfum était donc ce qui allait le mieux à Mme Rosa comme cadeau et elle en
avait des flacons et des flacons, mais je n'ai jamais compris pourquoi elle s'en mettait
surtout derrière les oreilles, comme le persil chez les veaux."
     " J'ai oublié de vous dire que Mme Rosa gardait un grand portrait de Mr Hitler sous
son lit et quand elle était malheureuse et ne savait plus à quel saint se vouer, elle
sortait le portrait, le regardait et elle se sentait tout de suite mieux, ça faisait quand
même un gros soucis de moins."
     " Moi je crois que les Juifs sont des gens comme les autres mais qu'il ne faut pas
leur en vouloir."
     " C'était moi qui m'occupais des autres mômes, surtout pour les torcher, car Mme
Rosa avait du mal à se pencher, à cause de son poids. Elle n'avait pas de taille et les
fesses allaient directement aux épaules, sans s'arrêter. Quand elle marchait, c'était
un déménagement."
     " Je me souviens que je lui ai dit ça très franchement, il faut maigrir pour manger
moins, mais c'est très dur pour une vieille femme qui est seule au monde. Elle a besoin
de plus d'elle-même que les autres. Lorsqu'il n'y a personne pour vous aimer autour,
ça devient de la graisse."
     " Elle disait qu'en France on était contre la mort douce et qu'on vous forçait à vivre
tant que vous étiez encore capable d'en baver. Mme Rosa avait une peur bleue de la
torture et elle disait toujours que lorsqu'elle en aura vraiment assez, elle se fera
avorter. Elle nous avertissait que si l'hôpital s'en emparait, on allait tous nous trouver
dans la légalité à l'Assistance Publique et elle se mettait à pleurer lorsqu'elle pensait
qu'elle allait peut-être mourir en rêgle avec la loi."
     "- Il ne faut pas pleurer mon petit, c'est naturel que les vieux meurent. Tu as toute
la vie devant toi.
        Il cherchait à me faire peur ce salaud-là, ou quoi ? [...]
        Je me suis levé. Bon je savais que j'ai toute ma vie devant moi mais je n'allais
pas me rendre malade pour ça."
     " J'ai demandé à Mr Waloumba si on pouvait pas expédier Mme Rosa en Afrique
dans sa tribut pour qu'elle jouisse là-bas avec les autres vieux des avantages dans
lesquels on les tient [...] et après ils m'ont dit que la vie n'est pas aussi simple parce
qu'elle exige des billets d'avion, de l'argent et des permis et que c'était à moi de
m'occuper de Mme Rosa jusqu'à ce que mort s'ensuive."
     " Maintenant je me souviens, je me dis que Mme Rosa était beaucoup moins moche
que ça, elle avait de beaux yeux bruns comme un chien juif, mais il ne fallait pas pen-
-ser à elle comme à une femme, car là évidemment elle ne pouvait pas gagner. "
     " Tout le monde savait dans le quartier qu'il n'est pas possible de se faire avorter
à l'hôpital même quand on était à la torture et qu'ils étaient capables de vous faire
vivre de force, tant que vous étiez encore de la barbaque et qu'on pouvait y planter
une aiguille dedans. La médecine doit avoir le dernier mot et lutter jusqu'au bout pour
empêcher que la volonté de Dieu soit faite."
     "- Le rapport, c'est que si ça existe, Mme Rosa a le droit sacré des peuples à dis-
-poser d'elle-même, comme tout le monde. Et si elle veut se faire avorter, c'est son
droit. Et c'est vous qui devriez le lui faire parce qu'il faut un médecin juif pour ça
pour ne pas avoir d'antisémitisme. Vous devriez pas vous faire souffrir entre Juifs.
C'est dégueulasse."
     " - Tu n'as jamais été un enfant comme les autres, Momo. Et tu ne seras jamais 
un homme comme les autres, j'ai toujours su ça.
       - Merci, docteur Katz. C'est gentil de me dire ça.
 [...]
      - On est jamais trop jeune pour rien, docteur, croyez-en ma vieille expérience."
     " - Soyez tranquille Mme Rosa, je vous laisserai pas devenir champion du monde
des légumes dans un hôpital..."
     " Je me suis assis parce que je n'avais plus la force. Je n'avais plus mangé depuis 
je ne sais quand pour faire la grève de la faim. Moi les lois de la nature, j'ai rien à en 
foutre. Je veux même pas les savoir. "
     " Ce n'est pas vrai que je suis resté trois semaines à côté du cadavre de ma mère
adoptive parce que Mme Rosa n'était pas ma mère adoptive. C'est pas vrai et j'aurais 
pas pu tenir, parce que je n'avais plus de parfum. Je suis sorti quatre fois pour acheter
du parfum avec l'argent que Mme Lola m'a donné et j'en ai volé autant. Je lui ai tout
versé dessus et je lui ai peint et repeint le visage avec toutes les couleurs que j'avais
pour cacher les lois de la nature mais elle se gâtait terriblement de partout parce
qu'il n'y a pas de pitié."
                ___________________________________________
  

Stefan ZWEIG Le joueur d'échecs

 Stefan Zweig," Le joueur d'échecs "

 

     Sur un paquebot à destination de Buenos Aires, trois
joueurs d'échecs très différents se rencontrent. Le
narrateur, qui finalement dirige toute l'histoire, mène
une sorte d'enquète psychologique sur chacun de ces
personnages.Czentovic, le champion du monde, être
rustre à l'intellect limité, qui ne joue que pour l'argent.
Mac Connor, qui joue pour la gloriole.
Et l'énigmatique Mr B., qui joue pour sa survie, jusqu'à
toucher la folie (Mr B. racontera au narrateur comment il
fut conduit à cette obsession des échecs durant sa période
de captivité, dans une prison dorée de la gestapo, où la
torture de l'isolement était aussi destructrice que la torture
dans les camps de concentration).
     Nul besoin de savoir jouer aux échecs pour suivre
l'histoire, car l'échiquier n'est finalement qu'un prétexte 
pour rassembler ces personnages aux caractères diamétra-
-lement différents, mais tous atteints de monomanie
(monomanie entendue comme passion excluant tous les
autres affects).
     Une écriture concise qui ne laisse pas de place au
superflu, le thème des échecs dominant toute la nouvelle.
Mais surtout une étude sur la monomanie, et des interro-
-gations sur le rôle, le pouvoir, le danger de ce jeu, et
encore au-delà une réflexion sur la tyrannie de la gestapo.
     Une nouvelle allégorique de la lutte du Bien contre le Mal,
le jeu incarnant un conflitentre l'esprit et le pouvoir
(un homme qui réfléchit/un automate doué), entre un
individu qui mène son jeu et un autre qui manoeuvre des
pions, entre l'humain et l'inhumain,entre l'incertain et le
calculé, entre l'homme et la barbarie.    
Au final, c'est la victoire de la Liberté sur la Dictature,
de l'Humain sur l'Inhumain.
Le jeu représente le mal quand il devient passion, puis
monomanie, puis folie, enfin destruction de soi, de son esprit...
             __________________________________________________
    Ce récit est le dernier écrit par Zweig, dans sa retraite
de Pétropolis. C'est d'une certaine manière une oeuvre
de circontance. C'est la première fois aussi que l'écrivain
se réfère directement à l'histoire contemporaine, sans la
transposer.    
Cette nouvelle a été publiée à titre posthume à Stockholm
en 1943, et fut portée àl'écran en 1960 par le réalisateur
allemand Gerd Oswald.
           __________________________________________________
     Quelques extraits :
     " Une chambre particulière dans un hôtel - peut-on
rêver traitement plus humain, n'est-ce pas ?
      [...]
On ne nous faisait rien - on nous laissait seulement en
face du néant, car il est notoire qu'aucune chose au monde
n'oppresse davantage l'âme humaine. En créant autour
de chacun de nous un vide complet, en nous confinant dans
une chambre hermétiquement fermée au monde extérieur,
on usait d'un moyen de pression qui devait nous desserer
les lèvres, de l'intérieur, plus sûrement que les coups et
le froid. "
          _______________
     " Vouloir jouer aux échecs contre soi-même, est donc
aussi paradoxal que vouloir marcher sur son ombre.
     " Eh ! bien, pour me résumer, pendant des semaines,
c'est à cette absurdité, à cette chose impossible que le
désespoir me fit tendre, pendant des mois. Mais je n'avais
pas le choix, pour échapper à la folie et à la totale décrépi-
-tude de mon esprit. Mon atroce situation m'obligeait à
tenter ce dédoublement de mon esprit entre un moi blanc
et un moi noir, si je ne voulais pas être écrasé par le néant
horrible qui me cernait de toutes parts."
          _______________
     " Tout mon être, toute ma sensibilité se concentraient
sur les cases d'un échiquier imaginaire. La joie que j'avais
à jouer était devenue un désir violent, le désir unecontrainte,
une manie, une fureur frénétique qui envahissait mes jours
et mes nuits. Je ne pensais plus qu'échecs, problèmes d'échecs,
déplacement des pièces. Souvent,m'éveillant le front en sueur,
je m'apercevais que j'avais continué à jouer en dormant. "
          _______________
     " Il s'arrêta brusquement. Je l'avais empoigné par le bras,
et même pincé si fort qu'il l'avait senti, malgré son égarement
fièvreux. Il se retourna et me regarda avec des yeux de
somnambule.
     " Qu'y-a-t-il ? ... Que voulez-vous ?
     - Remember ! "  lui murmurais-je seulement, et je passai
le doigt sur la cicatrice qu'il portait à la main. Il suivit
malgré lui mon geste, ses yeux se ternirent et se fixèrent sur
la trace rouge. Puis tout à coup, il se mit à trembler, un
frisson lui secoua tout le corps.
     " Pour l'amour du ciel " , chuchota-t-il, les lèvres blanches.
" Ai-je dit ou fait quelque chose d'insensé ... suis-je de nouveau ... ?
     - Non, fis-je doucement. Mais cessez immédiatement de jouer,
il est grand temps. Souvenez-vous de ce que le médecin vous a dit ! "
          ________________

08.09.2007

Cizïa ZIKE Histoires de fous

Histoires de fous : recueil de quatre nouvelles, Amigo, L'Ogre,

                                 "Tu veux jouer avec moi ?", La révolte d'Henry
                         Amigo
     Don Guillermo, instituteur de son état, élève seul Jesus, son fils de huit ans.
Terriblement pieux et haineux envers et contre tout et tous, il considère sa maison,
isolée en haut d'une colline, comme un refuge, où il tient enfermé Jesus dans une
parfaite inconscience du monde réel, et auquel il fait construire un mur de pierres
pour mieux protéger encore la propriété. Dans ce refuge-prison, tout n'est que pureté,
simplicité et rejet de toute modernité.
     Jusqu'au jour où Jesus rencontre un petit chien errant jaune et miteux, et sa meute.
Il se met alors à découvrir de nouvelles émotions, et part explorer "le monde" au delà
des limites du jardin, avec ses nouveaux amis chiens. Jesus néglige ses besognes et
son père s'en aperçoit. Alors, après avoir découvert le jeu, la joie, l'amitié, la légèreté,
l'évasion, la curiosité, il affronte la colère et la violence, l'humiliation, la peur, le
mensonge et la tricherie. Jusqu'à ce que son irrésistible besoin de "savoir" le mène
trop loin, dans la folie de son père, jusqu'à sa propre perte ...
               Morceaux choisis :
- "  Il haïssait leurs farces stupides, leurs manières vulgaires d'enfants de péones,
leurs chahuts et leurs quolibets grossiers !
     Vermines !
     Il haïssait leur saleté.
     Leur bêtise.
     La saleté, la bêtise et la cupidité.
     Et leurs mères !... Les matrones du village à la voix de crécelle, qui venaient en
fin de matinée lui recommander leur progéniture à grands cris. L'assommer de conseils
sur l'éducation des fruits pourris de leurs entrailles. "
              __________________
- " Des dizaines et des dizaines d'Amigos !
     Comment était-ce possible ?
     Se pouvait-il donc qu'il existe, hors de la propriété, des jardins et des murs à
bâtir, des endroits aussi étranges ?
     Se pouvait-il que le monde extérieur recèle tant de merveilles ? "
             __________________
- " Travailler. Travailler. Travailler...
     Parfois, des éclairs de lumière traversaient sa tête. Perdant conscience il tombait
alors, petite forme pitoyable sous le soleil de plomb. Et lorsqu'il sortait de sa torpeur,
c'était pour ramper encore jusqu'au tas de pierres et recommencer.
[...]
     Il ne voyait plus Amigo. Il ne sentait pas le petit chien jaune qui s'évertuait à le
tirer par les pans de sa robe en lambeaux. Il n'entendait plus ses gémissements
suppliants.
     Il ne vit pas les dix-huit chiens, accourus au plus fort de la chaleur un après-midi,
qui s'usèrent les crocs sans succès sur les maillons de sa chaîne. Il n'entendit pas leurs
aboiements paniqués."
             ___________________
                         L'Ogre 
     Une rencontre improbable : Nevile, journaliste au chomage, amoureux des mots,
physiquement chétif et peu doué pour l'effort ; Buck l'aventurier, montagne de chaire
et de muscles, peu enclin à la parlotte. Et pourtant ils deviennent amis rapidement, au
point de partir dans la grand Nord canadien, en quète d'or, pour trois mois, accompagnés
de Pluto, chien errant qui ne veut plus les lâcher.
     Trois mois qui se passent sans soucis entre les hommes, les rendant riches de six kilos
de pépites à ramener. Mais fin août, l'hydravion qui devait venir les chercher ne se
montre pas. L'hiver arrive rapidement. Nevile est incapable de parcourir les 1200 kilo-
-mètres de forêt qui les séparent de la civilisation. Alors s'organise la survie : corvée de
bois et chasse (peu fructueuse). Il faut tenir jusqu'à la fin janvier pour espérer être
sauvés.
     Mais sous le poids de la neige, la morsure du froid et de la faim, l'amitié tiendra t-elle
le coup ? La folie finira t-elle par s'emparer des amis ? Pluto pète les plombs le premier.
Qui sera le suivant ? Si Buck reste assez silencieux et serein, Nevile se défoule sur son
carnet de bord, assailli par le doute ...
               Morceaux choisis :
- " 1er OCTOBRE
[...]
     Cette première journée a été entièrement consacrée aux inventaires et aux
préparatifs. Les quatre mois qui vont suivrent seront, il ne faut pas se leurrer,
quatre mois d'enfer. Même mon ami Buck, un "pro" de cette contrée, s'il a déjà
expérimenté les terribles froids du Grand Nord pendant des périodes courtes,
n'a jamais affronté tout un hiver. Nous devons mobiliser toutes nos facultés, nos
forces (bien faibles en ce qui me concerne) et notre intelligence.
     " Tenir jusqu'à la fin janvier", tel doit être désormais notre seul mot d'ordre,
un leitmotiv, une obsession.
     Après tout, ça ne fait que 123 jours."
             ___________________
- " Je n'oublierai jamais cet instant où il m'est apparu, dans la lumière rougeoyante
du brasier, quand mon coeur s'est serré devant tant de souffrances.
     De la cape de duvet rigide, dure comme une tôle, recouverte d'une couche de
glace brillante émergeait un visage de fou, à la barbe et les narines couvertes de
stalactites. Les lèvres n'étaient plus qu'une écorchure. Ses pommettes étaient
ouvertes, éclatées par le froid, en deux vilaines blessures entourées de lambeaux
de peau racornie.
     Au centre de ce désastre, ses deux yeux bleus me souriaient.
     Les paupières crispées par la douleur, il a d'abord écarté les lèvres lentement,
remué doucement la mâchoire et réussi à articuler (pas très bien) :
  _ Bonne idée d'a-voir fait -rand feu. Quel -roid, -ordel !
     Il s'est réchauffé, les mains ouvertes à toutes les jointures tendues vers le feu,
puis il a extrait de sous sa cape-duvet six petits rats.
     Six minuscules lemmings, des rongeurs courants dans la contrée, sorte de mulots
des champs à la queue soyeuse, à peine longs comme la main.
  _ Ca aura été la dernière chasse, petit, m'a-t-il prévenu. Y'a plus rien en vie, dehors."
             ___________________
- " C'est marrant, le doute.
     On ne se rend compte de rien, puis tout à coup, une idée naît, si évidemment juste
qu'on se demande alors comment on n'y a pas pensé plus tôt.
     Eh bien ! maintenant, je sais.
     J'ai compris aujourd'hui.
[...]
     Le doute !
     Réfléchissez un peu, les amis. Imaginez que vous êtes à ma place. Vous venez
d'avaler le dernier reste de votre chien. Il n'y a strictement, définitivement plus rien
à manger. [...]
    Alors, que penseriez-vous ? C'est évident, vous vous demanderiez, tout comme moi
à présent :
  _ Est-ce que ce ne sera pas bientôt mon tour ?
     C'est aussi simple et logique que cela."
             ___________________
                         Tu veux jouer avec moi ?
     A Minarca (Baléares), Britt, 30 ans et coincée, s'est aménagée une vie douillette
et isolée, pour se protéger des tentations, et protéger Katy sa petite soeur, à peine
sortie de l'adolescence et fragilisée par le décès de ses parents alors qu'elle n'avait
que neuf ans.
     Mais débarque Felix, jeune colombien style mannequin, en quète d'aventures et
d'argent facile, séduit par la jeune, mais financièrement attiré par la "vieille et moche".
Felix est aussi grossier, lubrique, pervers et amoral, que Katy est puérile, agaçante,
déconcertante d'ignorance et d'idiotie....
     Mon avis :  Une lecture très pénible, d'un ennui mortel. C'est vulgaire et sans intêret.
                       De longs passages lus en diagonale, juste pour attendre la chute, le
                       rebondissement final... qui, enfin, oufffff, arrive, mais totalement nul et
                       entendu d'avance !!!
                       Lecture inutile.  Pas d'extraits à montrer.
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                         La Révolte d'Henry
     Dans le quartier noir du village de Kimbley-Creek, où le racisme des blancs n'est pas
en option, le vieux Lazlo s'apprète à mourir. Il est le seul Blanc du ghetto, où il vit avec
Henry, son compagnon d'aventures depuis plus de 25 ans. Henry, un Aborigène au format
d'armoire à glace, dont la cervelle est aussi petite que son coeur est bon. Inquiet pour
son avenir, Lazlo le prépare à son départ.
     Henry, accablé par le chagrin, va quitter le village comme le lui a demandé Lazlo.
Mais en attendant le car du lendemain, il souhaite aller boire à l'intérieur du bar, comme
les Blancs. Après avoir été tabassé, il atterrit en prison pour la nuit.
     Au cours de la nuit, Lazlo et Grand-Ma (la Mère de tous les Aborigènes, qui règne sur
leur Au-delà) viennent lui parler et l'invitent à les rejoindre plus tôt que prévu. Au réveil
sa décision est prise, il n'a plus de chagrin, et il veut toujous aller au bar. Têtu le Henry...
               Morceaux choisis :
- " L'alcool ! Ce damné alcool !
     De tous les cadeaux que les Blancs avaient amenés aux Aborigènes, c'était l'un des                                                        pires, sans conteste. Les Aborigènes aimaient rêver et ils avaient immédiatement adoré 
se saouler. Le problème, c'était qu'ils n'avaient jamais su contrôler leurs doses. Il buvaient
sans mesure.
     On en constatait le résultat dans n'importe quelle bourgade du Bush : des centaines,
des milliers de Noirs abrutis, ravagés par leur cuite permanente.
     La même histoire que l'eau de feu vendue aux Indiens, quoi... !
     Saloperies d'Anglo-Saxons ! "
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- " On retrouvait ce système de lucarne dans la majeur partie des bars du Queensland,
où on n'admettait pas les Noirs dans la salle. Le volet s'ouvrait, à l'intérieur, sur un
coin du comptoir. C'était de là, par cette ouverture juste grande comme une caisse de
bières de modèle courant que les barmen servaient les black fellows."
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- " Il décrocha du portemanteau le holster du shérif et eut toutes les peines du monde
à nouer la ceinture sous la barrique de son ventre. Enfin, il s'empara du stetson en
feutre de Burnett, orné de l'écusson d'argent de la police du Queensland, et le posa
au sommet de sa touffe de laine grise.
     Ayant ramassé un fusil à pompe et le brandissant devant lui, il se mira dans le
miroir, au dessus d'un lavabo, à l'angle de la pièce, avec son chapeau de travers,
minuscule sur sa tête, le colt pendant entre ses cuisses, sur le devant, le fusil dans la
saignée du bras.
     Il se trouva beau, et il sourit."
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     Mon avis : Si l'on exclut l'insupportable "tu veux jouer avec moi?" , voici trois nouvelles
                       faciles et pas désagréables à lire. Une écriture simple et sans fioriture.
                       Seuls l'histoire et la psychologie (assez maigre) des personnages comptent.
                       Ce n'est pas du haut niveau à tous points de vue, mais ça peut agréablement
                       remplacer les mots fléchés sur la plage en surveillant les enfants.
                       La leçon de ces histoires se trouve finalement dans la grande solitude de
                       l'homme, dans ses angoisses qui peuvent conduire à la folie et à l'horreur.