24.10.2008
Boris VIAN L'herbe rouge
L'ingénieur Wolf et son assistant Saphir Lazuli ont créé une machine - pour le compte de la municipalité - qui a la capacité de vous faire revivre votre passé et vos angoisses, puis de vous les faire oublier une fois sorti. Wolf, après un premier passage dans ce monde souterrain, ne peut s'empècher de recommencer, jusqu'à ce qu'il aille au bout du parcours des souvenirs et de l'oubli, courrant ainsi à sa perte.
Pendant ce temps, Lazuli, qui lui ne tente pas l'expérience de la machine, se retrouve confronté à un homme qui apparaît chaque fois qu'il s'apprête à prouver son amour et son désir à l'insouciante et fraiche Folavril. Un homme, ou un spectre, qui se volatilise dès son oeuvre de sape accomplie. Qui est cet homme qu'il est le seul à voir et dont il ne supporte pas la présence ? Jusqu'où ces visions le mèneront-il ?
Le Sénateur Dupont, le chien de la maison, n'a qu'un seul désir : avoir un wapiti pour lui seul. Wolf exhausse son voeux, et le Sénateur découvre la plénitude, et ses conséquences désastreuses.
Les femmes de la maison, Lil et Folavril, assistent, impuissantes à la métamorphose de tout ce petit monde...
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Un court roman bien agréable à lire si l'on est sensible au style fantastique, magique, onirique, de Vian.Une histoire qui vous pique de curiosité et qu'on lit d'une traite avec grand plaisir.
Mais les termes abordés - psychanalise, conditionnement, insatisfaction, manque de désir, indifférence, ...- sont à mon goût bien trop peu exploités et développés. On ne fait que les disserner, rapidement, sans approche plus profonde. Comme si Vian se contentait de lancer des pistes au lecteur, sensé lire entre les lignes et se renseigner plus avant de lui-même. Et cela m'a laissé grandement sur ma faim, avec une grosse pointe de déception. Trop souvent au cours de ma lecture, je me suis dit : "ben il se foule pas, il pourrait aller plus loin".
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Wolf, aux prises avec son pessimisme suicidaire, son narcissisme et son incommunicabilité, ne s'adapte pas à la vie d'adulte, ne supporte pas les tensions du passé et est incapable de se projeter dans l'avenir.
Souvenirs intimes, crises personnelles et relationnelles, parodie de psychanalise, voyage dans le temps et l'au-delà, tissent le fil de l'histoire, composent une réflexion angoissante et drôle à la fois, associant satire et psychologie, comique et tragique.
L'herbe rouge nous présente un monde totalement double. Lieux, décors, temps, personnages, expériences physiques et introspection, contrastes. Deux mondes se croisent, se touchent, se mèlent, s'emmèlent : le réel et le fictionnel, la vie et la mort.
A l'inverse de la science-fiction de ses contemporains et de ses prédecesseurs (Wells, Verne ...) qui emporte d'un univers stable et cohérent vers un monde étrange, imaginaire,futuriste ou fantastique, Vian joue l'inversion : le monde réel, ordinaire, est fantastique et insolite, onirique et loufoque ; les voyages science-fictionnels de Wolf dans la machine mènent à la vérité de Wolf, son propre microcosme intérieur, le vrai de l'individu.
On retrouve avec plaisir l'originalité du monde de Vian. Des couleurs aux objets, des loisirs à la fanfare, de la luxure au sadisme, du chien qui parle au wapiti-esclave ..., on nage en plein dans l'univers onirique et fabuleux de ses romans.
Vian marque également uns différence entre hommes et femmes. Non de façon sexiste, mais pour cerner dans l'incidence de la nature et de l'éducation des sexes les tensions opposées, les tentatives contraires des êtres pour se comprendre eux-mêmes, les autres et le monde, leurs capacités inégales de résister et de survivre, d'être heureux ou non.
Alors que le chien, comblé par la possession du wapiti, s'enfonce dans le gâtisme de la satisfaction totale et destructrice, Wolf poursuit la quête de son identité et de la perfection au nom de la conscience. Lazuli, lui, est plutôt aux prises avec une mauvaise conscience qui le hante, et dont l'homme-spectre qui le poursuit symbolise un bloquage relationnel et sexuel. Et tous trois parviennent au même résultat : la mort.
Les personnages féminins incarnent la part positive et optimiste du monde. Elles ont tous les bonheurs des sens, sont naturelles et généreuses. Dénuées d'égocentrisme, elles échappent à la prison morale, et rebondissent toujours vers la liberté. Elles préservent leur vie, contrairement à la vocation suicidaire de l'homme.
Vian rêgle des comptes personnels et sociaux dans ce roman. Lui donnant une valeur universelle, il offre un échappatoire humouristique à un constat pessimiste sur l'homme et son univers. La satire explose les rites de la société organisée en une caricature grotesque au bilan désastreux. La psychanalise n'est pas épargnée, Vian restant très sceptique envers toute théorie globalisante ou totalitaire, et ce, malgré la mode "psy" depuis les années 40.
Finalement, le seul paradis réel pour Vian-Wolf semble être l'enfance telle qu'elle est évoquée dans le roman, tant que les parents et l'école n'interviennent pas.
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Extraits :
- " _ Qu'est-ce que tu as ? dit-il.
Son reflet fit un geste d'ignorance.
_ De quoi tu as envie ? dit encore Wolf. L'air n'est pas mauvais, par ici.
Sa main s'approcha du mur et manoeuvra l'interrupteur. La pièce, d'un coup, tomba dans le noir. Seule l'image de Wolf restait éclairée. Elle prenait sa lumière d'ailleurs.
_ Qu'est-ce que tu fais pour t'en sortir ? continua Wolf. Et pour te sortir de quoi, d'ailleurs ?
Le reflet soupira. Un soupir de lassitude. Wolf se mit à ricaner.
_ C'est ça, plains-toi. Rien ne marche en somme. Tu vas voir mon bonhomme. Je vais entrer dans cette machine.
Son image parut assez ennuyée.
_ Ici, dit Wolf, qu'est-ce je vois ? Des brumes, des yeux, des gens... des poussières sans densité... et puis ce sacré ciel comme un diaphragme.
_ Reste tranquile, dit nettement le reflet. Pour ainsi dire, tu nous casses les pieds.
_ C'est décevant, hein ? railla Wolf. Tu as peur que je ne sois déçu quand j'aurai tout oublié ? Il vaut mieux être déçu que d'espérer dans le vague. De toute façon, il faut savoir. Pour une fois que l'occasion se présente... Mais réponds donc, bougre !...
Son vis-à-vis restait muet, désaprobateur.
_ Et la machine ne m'a rien coûté, dit Wolf. Tu te rends compte ? C'est ma chance. La chance de ma vie, voui. Je la laisserais passer ? Pas question. Une solution qui vous démolit vaut mieux que n'importe quelle incertitude. T'es pas d'accord ? "
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- " Mais savez-vous , Monsieur Brul, que c'est ignoble, d'imposer à des enfants une régularité d'habitudes qui dure seize ans ? Le temps est faussé, Monsieur Brul. Le vrai temps n'est pas mécanique, divisé en heures, toutes égales... le vrai temps est subjectif... on le porte en soi... Levez-vous à sept heures tous les matins... Déjeunez à midi, couchez-vous à neuf heures... et jamais vous n'aurez une nuit à vous... jamais vous ne saurez qu'il y a un moment, comme la mer s'arrête de descendre et reste, un temps, étale, avant de remonter, où la nuit et le jour se mêlent et se fondent, et forment une barre de fièvre pareille à celle que font les fleuves à la rencontre de l'océan. On m'a volé seize ans de nuit, Monsieur Brul. On m'a volé ça... entre autres... On m'a volé mon but, Monsieur Brul. On m'a fait croire , en sixième, que passer en cinquième devait être mon seul propos... en première, il m'a fallu le bachot... et ensuite un diplôme... Oui, j'ai cru que j'avais un but, Monsieur Brul ...et je n'avais rien... J'avançais dans un couloir sans commencement, sans fin, à la remorque d'imbéciles, précédant d'autres imbéciles. On roule la vie dans des peaux d'ânes comme on met dans des cachets les poudres amères, pour vous les faire avaler sans peine... mais voyez-vous, Monsieur Brul, je sais maintenant que j'aurais aimé le vrai goût de la vie. "
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19.09.2007
René BARJAVEL La nuit des temps
Une expédition scientifique internationnale découvre en Antarctique les vestiges d'une civilisation vieille de 900 000 ans. Une civilisation loin d'être primitive, puisque les habitants de Gondawa vivaient dans l'harmonie la plus totale, à l'abri de tout besoin. En effet, ils possèdaient le savoir qui leur permettait de tout obtenir à partir du Rien ! Une civilisation que les terriens d'aujourd'hui vont découvrir au travers du couple de "survivants" qui a été sauvé grâce à la cryogénie.
Elea et Coban: les deux élus pour renaitre à la vie lorsque la Terre serait de nouveau habitable, après sa pollution et ses destructions lors de la guerre contre les belliqueux d'Enisoraï. Elea parcequ'elle était la plus parfaite physiquement, moralement et intellectuellement; Coban parcequ'il était le plus abouti dans la sagesse et la connaissance, notamment de l'équation de Zoran, clef de toute la vie.
Mais Elea, l'élue, était déjà unie à l'homme qu'elle aimait plus que tout, son double, son complément : Païkan ...
Face à la découverte d'un tel potentiel de puissance et de résolution des problèmes de la condition humaine actuelle, comment vont réagir les scientifiques et les "penseurs" sur place, les peuples du monde entier, les gouvernements de toute la planète ? Sauront-ils enfin s'unir pour le bien de tous ? ...
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On peut distinguer trois thèmes principaux dans ce roman, qui sont l'amour, la solitude, et la bêtise humaine.
- L'amour submerge tout le livre:
* Celui entre Elea et Païkan, si pur et inconditionnel, que seule la mort peut les séparer, que la vie n'est pas imaginable par l'un sans l'autre. Un amour d'autant plus parfait qu'il est passé par la "Désignation" (cérémonie qui désigne, en Gondawa, l'âme soeur de chaque personne, sans erreur possible).
* L'amour de Simon pour Elea. Un amour impossible car Elea ne pense qu'à Païkan. Un amour à sens unique, immédiat, que Simon mettra à profit pour protéger Elea, sans ressentir la moindre amertume. Un amour qu'Elea comprendra malgré tout, elle qui placera toute sa confiance et son innocence en Simon.
* L'amour, enfin, entre les peuples. Des peuples tentés de se rassembler, se reconnaitre, dans l'amour entre Elea et Païkan. Et au plus près d'Elea, les acteurs de la mission scientifique, qui, tels Hoover l'américain et Léonova la russe, finissent par s'aimer, tout du moins s'apprécier, malgré toutes leurs différences.
- La solitude:
* Il y a la solitude d'Elea bien-sûr, séparée de force de Païkan, et qui 900 000 ans plus tard se retrouve projetée dans une autre civilisation dont les valeurs et les coutumes sont totalement différentes.
* Mais il y a surtout la solitude de Simon, qui dès le premier regard tombe éperdument amoureux d'Elea, et dès le début sait que cet amour ne se concrétisera jamais. Chacun de ses propos est marqué par une profonde solitude et une touche de désespoir. Il est transpercé autant de douleur que d'amour. Mais jamais il ne montre de dépit, tout entier acquis à la cause d'Elea, pret à la défendre contre tout et tous. Une solitude renforcée par le fait qu'il la comprend mieux que les autres, qu'il ne la quitte jamais.
- La bêtise et la folie humaine:
C'est la folie des hommes (surtout ceux d'Enisoraï) qui détruisit Gondawa, allant jusqu'à polluer la surface de toute la Terre et la décaller de 40° de son axe. Et c'est elle à nouveau qui met en péril tout le savoir que détient Coban, l'équation de Zoran, alors que l'humanité aurait pu être sauvée.
Barjavel prend garde de désigner quiconque (personne ou nation) pour le vol du savoir, pour justement que la folie des hommes, et donc de la planète toute entière soit, une fois de plus, la coupable. Alors que l'humanité détenait la solution à la fin de ses souffrances, sa soif de pouvoir et sa folie la conduit à détruire tout espoir, par sa propre faute.
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J'ai aimé cette lecture moins que la première fois, il y a une quinzaine d'années. Peut-être parcequ'ayant perdu mon côté fleur bleue, j'ai été moins touchée et "tenue" par les différentes histoires d'amour (et de solitude amoureuse). Par contre, j'ai apprécié ce que je n'avais même pas capté à l'époque, à savoir "l'internationalisme" de la folie humaine, la cupidité, la soif de pouvoir. C'est aussi une approche tout en douceur de la science-fiction, idéale pour la ménagère de 50 ans, qui n'accrocherait pas avec les robotes, les martiens, les esprits démoniaques. Une histoire peut-être trop démodée pour les jeunes ados aguerris aux mangas et autres jeux vidéos ultra speeds...
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Extraits:
- " Dans notre isolement de glace, nous avions oublié les haines misérables et stupides du monde. Elles s'étaient encore enflées et raidies pendant ces trois années. Leur monstrueuse imbécilité évoquait pour moi des chiens énormes enchaînés les uns en face des autres, chacun tirant sur sa chaîne en râlant de fureur et ne pensant qu'à la rompre pour aller égorger le chien d'en face. Sans raison. Simplement parce que c'est un autre chien. Ou, peut-être, parce qu'il en a peur ..."
- " Je le savais.
Je regardais tes lèvres. Je les ai vues trembler d'amour au passge de son nom.
Alors j'ai voulu te séparer de lui, tout de suite, brutalement, que tu saches que c'était fini, depuis le fond des temps, qu'il ne restait rien de lui, pas même un grain de poussière quelque part mille fois emporté par les marées et les vents, plus rien de lui et plus rien du reste, plus rien de rien... Que tes souvenirs étaient tirés du vide. Du néant. Que derrière toi il n'y avait plus que le noir, et que la lumière, l'espoir, la vie étaient ici dans notre présent, avec nous.
J'ai tranché derrière toi avec une hache.
Je t'ai fait mal.
Mais toi, la première, en prononçant son nom, tu m'avais broyé le coeur."
- " Pourtant nous sommes tous pareils ... Nous avons quelque chose en commun qui est plus fort que nos différences: c'est le besoin de connaître. Les littérateurs appellent ça l'amour de la science. Moi, j'appelle ça la curiosité. Quand elle est servie par l'intelligence, c'est la plus grande qualité de l'homme. Nous appartenons à toutes les disciplines scientifiques, à toutes les nations, à toutes les idéologies. Vous n'aimez pas que je sois un Russe communiste. Je n'aime pas que vous soyez de petits capitalistes impérialistes lamentables et stupides, empêtrés dans la glu d'un passé social en train de pourrir. Mais je sais, et vous savez que tout ça est dépassé par notre curiosité. Vous et moi, nous voulons savoir. Nous voulons connaître l'Univers dans tous ses secrets, les plus grands et les plus petits. Et nous savons déjà une chose, c'est que l'homme est merveilleux, et que les hommes sont pitoyables, et que chacun de notre côté, dans notre morceau de connaissance et dans notre nationalisme misérable, c'est pour les hommes que nous travaillons. Ce qu'il y a à connaître ici est fantastique. Et ce que nous pouvons en tirer pour le bien des hommes est inimaginable. Mais si nous laissons intervenir nos nations, avec leur idiotie séculaire, leurs généraux, leurs ministres et leurs espions, tout est foutu ! "
19:17 Publié dans Roman, nouvelles ( science-fiction, fantastique, é | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note
14.09.2007
LOVECRAFT L'affaire Charles Dexter Ward, +4 nouvelles
Lovecraft, " Par delà le mur du sommeil " aux éditions
Denöel, recueil de quatre nouvelles et un roman :
L' affaire Charles Dexter Ward
03:40 Publié dans Roman, nouvelles ( science-fiction, fantastique, é | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note



